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Aïssa Maïga : « Je ne me suis pas laissé le choix, il fallait que ça marche » !

Entretien avec Aïssa Maïga

Entretien avec Aïssa Maïga, actrice française aux multiples cultures et à l’enthousiasme à toute épreuve.

De Saraka Bô (1996) à Il a déjà tes yeux (2017), Aïssa Maïga est devenue l’un des visages les plus reconnaissables du cinéma français. Pourtant, son parcours n’a pas été des plus simples, mais c’était sans compter sur son enthousiasme, sa force de vie et sa détermination à toute épreuve.

La comédienne nous a reçus dans son appartement parisien, à l’abri des regards et autour d’un thé pour revenir sur son parcours et sa vision du cinéma aujourd’hui.

Vous êtes arrivée en France à l’âge de 4 ans avec votre père. De quoi vous souvenez-vous ?

Du froid ! 4 ans, c’est jeune. Je me souviens très peu de Dakar : la mer, l’avion… ce sont plutôt des flashs que des souvenirs élaborés.

Je me souviens que je ne parlais pas la langue française, que j’avais des difficultés à comprendre les gens. Mais je ne pense pas que cette situation ait duré longtemps. C’est une sensation qui m’a marquée très profondément et qui m’a poursuivie assez longtemps. J’ai mis plusieurs années à comprendre certaines chansons. Pour autant, je me suis très vite adaptée.

J’ai eu une enfance assez classique, si ce n’est que j’ai baigné du côté malien de ma famille alors que je suis née au Sénégal, le pays de ma mère qu’elle n’a pas quitté. J’ai également eu une grand-mère adoptive qui venait d’Indochine. J’ai donc évolué avec cette culture vietnamienne, notamment à travers la cuisine. J’ai grandi avec des baguettes dans la main !

« Je n’ai pas grandi avec l’idée du racisme »

Je me suis fait beaucoup d’amis en région parisienne. Ils adoraient venir manger du riz-sauce chez moi, et moi des crêpes chez eux… Néanmoins, à l’époque des années 80, il y avait beaucoup de stéréotypes, lesquels surgissaient fatalement à l’école. Mais je n’ai pas grandi avec l’idée du racisme. Ce n’est que bien plus tard que j’ai compris que le racisme existait.

Votre père est décédé 4 ans plus tard, et vous avez été élevée par votre oncle et votre tante. Comment arrive-t-on à se construire aussi jeune sans ses parents ?

Ma grand-mère adoptive avait une façon de parler comme le font peu d’adultes auprès des enfants. Elle était très directe, mais bienveillante et rassurante à la fois.

Se forger dans la perte n’est pas quelque chose à laquelle nous sommes préparés. Mais les enfants s’adaptent très vite. J’ai eu la chance d’avoir été entourée par des personnes qui ont pris le relais, qui ont décidé de m’aimer quand j’étais petite et qui n’ont jamais abandonné. Je ne me suis jamais sentie orpheline, au contraire. J’ai toujours été une enfant joyeuse, souriante.

Entretien Aïssa Maïga
62e édition de la Berlinale © Gero Breloer/AP/SIPA

Comment cet héritage culturel, votre métissage, a-t-il influencé votre parcours de vie ?

Mon métissage est quelque chose qui tombe sous le sens. Il n’est ni un étendard, ni l’objet d’une lutte ou d’une revendication. Il est juste là. Je n’ai jamais été mise en situation de conflit de loyauté vis-à-vis de l’une de mes origines – ou appartenances – ou de l’autre. Et ceci m’a beaucoup facilité la vie.

Ma grand-mère adoptive m’emmenait à l’église. Tandis que ma grand-mère au Mali m’envoyait à l’école coranique. Elle me faisait faire la prière musulmane avec elle. Cela ne me posait aucun problème. Pour moi l’être humain est capable d’absorber énormément d’informations et d’en faire quelque chose.

J’ai eu aussi beaucoup d’apport de la part de gens athées, et je pense que ce mélange m’a permis de traverser l’idée des religions, des spiritualités et des non-religions. C’est important d’avoir accès à ces points de vue-là et de se forger soi-même, de choisir d’adhérer en pleine conscience et de façon totalement libre, en dehors de toute idée de pression sociale et familiale, son rapport à la transcendance.

Quelle place avez-vous envie d’occuper aujourd’hui ?

Je dirais tout d’abord que je suis française. C’est ma réalité quotidienne. J’habite à Paris, j’ai grandi à Paris. Toutes les choses qui m’ont nourrie créent une culture unique : peut-être celle du troisième monde, ou de l’ère post-raciale comme Barack Obama la définit. Je me sens vraiment appartenir à cela.

Aujourd’hui nous sommes sommés de choisir notre camp. Au moment des attentats, il fallait que les Musulmans ou les personnes d’ascendance musulmane se placent, prennent la parole, pour dire qu’ils condamnaient… Mais comment ne pas condamner ? J’ai été assez heurtée par cela, parce que j’avais le sentiment que l’on m’éjectait. Il fallait que je justifie ma place à l’intérieur en condamnant ces actes barbares. Cette idée de justification permanente est extrêmement fatigante. Parfois, elle peut nous crisper, créer de la colère, c’est injuste. En réalité, j’ai l’impression d’être une personne apaisée par rapport à toutes ces questions-là.

Votre première approche du théâtre c’était au collège avec Daisie Faye, votre professeure de Français. Qu’avez-vous tiré de cette première expérience ?

 Il ne s’agissait pas réellement de cours de théâtre. On appréhendait le Français en passant par des méthodes théâtrales : lectures à voix haute, animée… Je pense que je faisais partie des élèves avides de ce genre d’expression. J’étais à fond !

« Devenir comédienne est devenu une évidence ».

Est-ce ce professeur qui vous a donné l’envie de continuer dans cette voie ?

C’est venu après. Daisie Faye a ensuite cessé d’enseigner pour monter une comédie musicale. C’est à ce moment-là que c’est devenu un peu plus professionnel pour moi, même si je ne répétais que pendant les vacances et les week-ends puisque j’étais au collège et au lycée.

Puis est arrivé le moment où devenir comédienne est devenu une évidence. Mais je n’osais pas le dire. Je trouvais cela un peu présomptueux de dire que je voulais être comédienne, actrice, moi qui ne venais pas du tout d’une famille d’artistes. J’aurais dû faire des études traditionnelles comme tout le monde. Du coup ma passion pour le théâtre était comme un secret un peu honteux.

Entretien avec Aissa Maiga
© Géraud Pin-Barras

Votre premier rôle notable au cinéma est celui de Danièle dans Saraka Bô de Denis Amar en 1996. Cela ne s’oublie pas … Racontez-nous.

Avant cela, j’étais serveuse après être passée très rapidement par la fac. Je misais vraiment tout sur le métier d’actrice ! Je me revois à cette époque avec la détermination de la jeunesse. Je ne me suis pas laissé le choix parce qu’il fallait que ça marche.

Je me suis très bien entendue avec Denis Amar, le réalisateur, et avec Sotigui Kouyaté qui jouait le rôle de mon père dans le film. Ils ont tous été extrêmement protecteurs avec moi sachant que je mettais un point d’honneur à être la plus professionnelle possible. Tout était nouveau mais j’étais entourée de personnes bienveillantes. C’est là que j’ai su que jouer allait devenir mon métier.

« En trois mois j’ai appris une langue … C’est la magie de ce métier » !

Les années 2004 à 2007 marquent réellement votre entrée dans le cinéma français grâce à vos rôles dans Bamako et Les Poupées Russes. Avez-vous ressenti ce tournant ? 

Oui, j’ai eu la sensation d’avoir une reconnaissance de la part de mes pairs et d’être identifiée. Avant cela, je bataillais énormément pour avoir simplement le droit de participer à des castings, ce qui parait fou.

Je pense que mon rôle dans Les Poupées Russes y est pour beaucoup. C’est un film très populaire, d’un réalisateur très respecté, avec Romain Duris. Je ne m’attendais pas à ce qu’un rôle si petit ait autant d’impact  auprès de toutes les populations. Les retours ont été très positifs. En outre, le film est sorti en plein débat sur la représentation des minorités au cinéma, et je pense que les gens étaient prêts.

Vous avez également joué en Italie où vous avez reçu deux prix. Comment avez-vous été accueillie ?

Le tournage en Italie a été très compliqué. La réalisatrice et moi n’étions pas en accord avec certains aspects du script, notamment sur la représentation des Noirs. Je trouvais que j’avais un super rôle à défendre, j’avais le challenge de la langue que je ne connaissais pas avant de commencer à tourner, j’avais un super coach, Mario, mais mon rapport avec la réalisatrice a été compliqué.

Le film a fait un million d’entrées en une semaine, ce qui est assez exceptionnel en Italie. Pendant la promo, j’ai été bien accueillie par les journalistes car le film apportait de nouvelles questions. Mais, nous n’avons pas le même passé colonial, nous n’avons pas la même immigration, donc nous n’avons pas du tout le même rapport à l’autre. Parfois, j’avais l’impression de me retrouver dans les années 80 : « T’es belle pour une noire. », « t’es vraiment africaine ? T’as vraiment pas un nez d’africaine ! » C’etait fou !

Mais je vais retenter l’expérience italienne, parce qu’en trois mois j’ai appris une langue et c’est la magie de ce métier ! Quelle chance d’apprendre dans des conditions pareilles !

« Comme toutes les mères qui travaillent ! Je m’organise  ».

À ce moment-là vous êtes déjà la maman de deux garçons. Comment avez-vous réussi à concilier votre vie de mère et votre vie d’actrice ?

Comme toutes les mères qui travaillent ! Je m’organise. J’ai vraiment envie de banaliser cette question-là. Quand je travaille, cela signifie que j’ai les moyens de m’organiser pour, mais comme le font des milliards de femmes dans le monde. Ce qui peut être le plus difficile, c’est l’éloignement. Mais les tournages ne durent pas très longtemps. La plupart du temps je travaille à Paris, mais il m’est déjà arrivé de les emmener en tournage à l’étranger, l’été.

Entretien avec Aïssa Maïga
67e Festival de Cannes © Arthur Mola/AP/SIPA

Comment avez-vous réussi à vous faire votre place en tant qu’actrice noire en France ?

Je n’ai pas eu une proposition de casting pendant un an, contrairement à mes copines blanches, alors que je voyais passer des rôles qui auraient pu me correspondre. Ensuite, on ne m’a proposé que des rôles de prostituées, mais pas du Paris, Texas, des rôles vraiment nuls ! Je voulais tout arrêter, car c’était tellement éloigné de l’idée que je me faisais de ce métier. Heureusement, une brillante comédienne, Félicité Wouassi, m’a écoutée et m’a dit : « Aïssa, tu sais, c’est sur la durée ». Le fait de m’être accrochée et d’avoir été encouragée dans ma détermination par de très belles propositions de cinéma y sont pour beaucoup.

Je me remets également beaucoup en question. Lorsque mes films sortent, je les regarde avec le plaisir du travail terminé, bien sûr, mais également avec un œil critique pour analyser ce qui fonctionne ou non. Je fais régulièrement des stages pour retourner à la source et réapprendre, remettre en jeu mes capacités de concentration, d’improvisation, d’écoute, d’imagination… Bien sûr, il ne faut pas oublier le facteur chance.

« Une nouvelle génération de réalisatrices est née ! »

Quel regard portez-vous sur la place de la femme dans le cinéma ?

Il y a beaucoup de films écrits du point de vue des hommes, où le personnage féminin n’est pas traité de façon aussi méticuleuse et précise que le personnage masculin. Cette question du point de vue pose problème à terme parce qu’il y a une écrasante majorité d’hommes qui font du cinéma parmi lesquels très peu sont capables de faire preuve d’empathie, de comprendre leurs personnages féminins.

Je regrette le déficit de réalisatrices, mais en France il y a une telle émergence chez les jeunes ! Par exemple j’ai rencontré Maïmouna Doucouré qui a réalisé un superbe court-métrage, Maman(s), et avec qui j’ai eu des affinités très fortes.

J’ai sentie qu’une nouvelle réalisatrice et qu’une génération de réalisatrices étaient nées !