video

Imany : « mon travail a payé » !

Imany

Après le succès de son premier opus, The Shape of a Broken Heart (2011) et de la BO du film Sous les jupes des filles, Imany annonce son grand retour avec The Wrong Kind of War, enregistré au Sénégal.

Épuisée par la promo de son dernier album The Wrong Kind of War, enchaînant les interviews et les interventions télé, c’est désencombrée de maquillage, son éternel turban rétro dans les cheveux, que nous rencontrons Nadia Mladjao a.k.a Imany. Charismatique, l’allure fière et la silhouette emmitouflée dans un patchwork d’étoffes color block, l’ancien mannequin a le sens du style – à la croisée de la city girl et de l’African queen – mais aussi des priorités. A l’extérieur du concept-store parisien où nous sommes calfeutrées, l’humidité est de mise. La chanteuse commandera un thé et rythmera – confuse – les premières minutes de notre entretien de bâillements incontrôlés.

Il faut dire que pendant ses cinq années d’absence, la Franco-Comorienne n’a pas chômé. « Sur les trois premières années, j’ai fait pas moins de 400 dates avec ma tournée internationale. Ce genre d’expérience, avoir sa vie dans son sac, change une personne. Je me suis affirmée ».

Témoigner du monde

Imany a aussi eu le temps de prendre de la hauteur, du recul face au monde qui l’entourait. Preuve avec son dernier ouvrage enregistré au Sénégal, au studio Globo monté par son producteur, à Dakar. Si les voyages et l’exil artistique n’ont pas directement nourri ses textes, l’éloignement a permis à l’artiste de s’interroger pour mieux « témoigner de l’époque dans laquelle on vit ».

Dérèglement environnementaux, conflit syrien… Elle passe au crible les différentes crises qui traversent notre siècle. Comme dernièrement, lors des Victoires de la musique, où elle n’a pas hésité à prendre le micro pour réclamer justice et s’indigner contre les bavures policières faites à Adama Traoré, et plus récemment Théo.

« We are the sons and daughters of all the freedom fighters / And there are still many rivers to cross / Hands in the air / Screaming loud and clear / For freedom, justice and equality », scande-t-elle sur  « Silver Lining », le premier single de l’essai.

La justice… Et la reconnaissance de ceux qui se sont battus pour faire valoir les droits humains, les droits civiques. En atteste son titre-hommage à Neslon Mandela : « There Were Tears », un morceau écrit suite à la mort de l’homme d’état sud-africain en décembre 2013 pour délivrer un message simple : « tous ces hommes qui finissent sur des t-shirts ont changé la vie de million de gens et on n’apprend toujours pas leur histoire à l’école. Il y a des gamines et même des adultes qui ne savent pas qui ils sont. Si leurs parcours étaient davantage mis en valeur, d’autres trouveraient la force et l’inspiration d’en faire autant, parce que l’on ne peut pas dire que l’on vive dans des temps sereins. », s’indigne celle qui se réclame avant tout « malcolmXienne ».

Ses mentors, elle les trouve surtout du côté des leaders noirs-américains. « J’ai reçu mes premières claques en voyant Malcolm X de Spike Lee. On évoque toujours sa période radicale des débuts et pas l’homme de la fin qui avait compris que l’on était face, non pas à une guerre raciale, mais à une guerre de classes, regrette-t-elle. Parce que loin d’elle l’idée de défendre sa propre chapelle : « Comme disait Malcolm X, dès que l’on touche la communauté noire, on touche toutes les communautés ».

Ce timbre chaud, cette voix éraillée et emprunte de soul qu’elle a mis du temps à accepter, elle s’en sert aujourd’hui pour réveiller les consciences, toujours en Anglais. « Sur le premier album, j’étais plus centrée sur moi-même. Sur celui-ci, je suis davantage tournée vers le monde. J’ai sorti mon nez du nombril ».

Reconnaissance et responsabilités

Plus engagée ? Une chose est sure, la musicienne de 37 ans, qui affiche 10 ans de carrière au compteur, est arrivée à un point de maturité et de reconnaissance où elle se sent chargée d’une responsabilité. Celle d’être ancrée dans la vérité, à l’image de la pochette de son album shootée sur l’île de Gorée. « J’ai choisi de représenter des filles, parce que ce sont elles, qui dans la société, souffrent le plus. Je voulais un message fort mais positif. Ces petites filles sont peut-être derrière des barbelés, pour autant, elles ont la vie devant elles. Elles ont et sont l’avenir ».

© Barron Claiborne
© Barron Claiborne

Jeune maman, artiste, femmes d’affaires, Imany – qui compte parmi ses icônes Nina Simone ou de dignes représentantes de l’activisme pour la libération des droits des femmes comme Simone de Beauvoir – aurait très facilement pu brandir l’étendard du féminisme. Consciente d’évoluer dans un secteur testostéroné, elle sait qu’elle ne fait pas figure d’exception. Tout simplement parce que le « monde est masculin », souligne celle que son équipe surnomme toutefois « patronne ».

« Je conduis mon business, je fais mon boulot, tout simplement. S’il y avait eu des femmes guitariste de talent, j’en aurais engagé une. Mais il n’y en a pas. Elles sont, hélas, plus visibles dans la musique classique. Et je pense que cela vient tout simplement du fait que l’on va mettre plus facilement un violon entre les mains d’une petite fille et une guitare ou une batterie dans celle d’un petit garçon ».

Vocation et détermination

« D’où je viens, des Comores, chanter c’était comme aller sur la lune ! Mais j’ai toujours voulu chanter ». Lucide, Imany sait pourquoi elle est là. Et qu’elle mérite sa place. On imagine son parcours fluide, sans encombre… Mais quand elle débarque à New York à l’âge de 19 ans pour se lancer dans le mannequinat, la Française jongle des cabines aux défilés, des catalogues aux campagnes de pub. « J’étais partout où l’on voulait bien de moi et où l’on voulait bien me payer ». Puis elle décroche L’Oréal, Yves Saint Laurent, Target, et même Hermès en France.

Et quand elle vit la crise de plein fouet et qu’elle ne parvient plus à booker un seul contrat, l’adolescente d’alors ne se décourage pas et enchaîne les petits boulots de serveuse et d’hôtesse pour « sortir la tête de l’eau », confie-t-elle. « C’est énormément de travail et de sacrifices ».

Près de 20 ans plus tard, Imany n’a pas perdu de sa détermination et de sa force de travail. « Un album comme celui-là, vous écrivez une soixantaine de chansons et vous n’en gardez que douze. En clair, vous n’avez pas de vie, vous ne voyez pas vos amis. Et même quand vous allez voir une expo ou une pièce du théâtre, c’est pour nourrir votre travail. Mais mon travail a payé ».

Imany n’est pas prête de se reposer. Elle défendra ce nouvel album dès le mois de mars dans le cadre d’une tournée marathon aux États-Unis, puis en Scandinavie, en passant par les festivals français cet été. « Je suis débordée, heureusement que j’ai une maman qui m’aide beaucoup. Mon mari me soutient, me comprend et ne me reproche pas de ne pas être là 24h sur 24. Mais c’est le lot quotidien de toute femme qui travaille. On doit vivre avec un sentiment de culpabilité. On fait ce que l’on peut » ! Mais surtout, Imany fait ce qu’elle aime.

« J’ai rapidement pris conscience que s’il fallait se battre dans la vie, il valait mieux que ce soit pour quelque chose qui en vaille la peine ». Et ça, l’artiste l’a bien prouvé.