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Marie Philomène Nga : on est dans l’obligation de créer !

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L’actrice franco-camerounaise Marie-Philomène Nga, vient de recevoir le Prix de la meilleure interprétation féminine au Festival Vues d’Afrique, à Montréal. A cette occasion, nous l’avons rencontré pour revenir sur 35 ans de carrière !

Ballets, créations musicales, cinéma, téléfilms, c’est dire si la carrière de l’actrice française née au Cameroun est prolifique. Son nom ne vous dit peut-être pas grand-chose, et pourtant… Pour les plus jeunes, elle est la maman de Salli – interprétée par Aïssa Maïga -, Mamita, dans Il a déjà tes yeux, le dernier film de Lucien Jean Baptiste. Rôle pour lequel elle a été récompensée du Prix de la meilleure interprétation féminine au Festival international du cinéma Vues d’Afrique, à Montréal, le 23 avril.

Pour les plus anciens, elle est cette créative et fervente défenseure de la culture noire, qui met un point d’honneur à transmettre. « En Afrique, la transmission a longtemps été orale, aujourd’hui nous avons besoin d’écrire », scande celle qui se revendique africaniste. « Je suis une Africaine du Cameroun. Mes repères sont en France, mes racines sont en Afrique. Je suis une citoyenne du monde ».

Et pour cause, Marie-Philomène a également une histoire liée avec l’Inde, où elle se rend depuis 18 ans pour monter des spectacles. Sa mère spirituelle, l’Indienne Amma, fondatrice de l’ONG « Embracing de World ». Sa religion : l’amour. Une philosophie de vie qui guide l’actrice.

Cet amour pour la vie, les autres, est manifeste chez Marie-Philomène Nga. Turban bleu nuit dans les cheveux, jupe rose fuchsia, créole en perles de couleur, sneakers roses, la comédienne est un concentré de générosité et d’énergie.

L’Afrique, sa première scène

Metteuse en scène, danseuse de formation et chanteuse, pour Marie-Philomène la création est un tout. Et surtout, un partage. Raison pour laquelle, sans doute, l’actrice a fait ses débuts sur les planches. La création relève aussi d’une sorte de déterminisme conditionné par l’environnement culturel dans lequel on vit.

Demandez-lui quelle a été sa première scène, elle vous répondra l’Afrique ! « Là-bas, on est entourés par le rythme, les cérémonies, même les plus tristes se célèbrent dans la fête, éclaire-t-elle. On dit souvent que les Noirs ont le rythme dans la peau, mais prenez un bébé blanc et mettez le dans le même contexte, il aura plus de rythme que l’enfant noir né en France. C’est une culture, une philosophie de vie ».

Son rapport au spectacle, Marie-Philomène le cultive donc dès la petite enfance, chez elle. C’est grâce à sa tante, son homonyme, « une femme de caractère, la cheffe de quartier, qui encourageait énormément les femmes, les associations féminines », que la petite fille d’alors pourra s’exprimer et reproduire ce qu’elle voit dans les rues, à la maison. Avec un père médecin, elle baigne dans un environnement où l’éducation traditionnelle prévaut, et endosse vite le rôle de « saltimbanque ». Pour autant, pas question pour elle d’abandonner ce qui relève de « l’inné ».

A l’école, elle excelle au théâtre et en musique. Elle s’inscrit de fait au lycée technique de Douala et passe les auditions, via l’Institut Goethe, pour rejoindre plus tard la troupe Les Génies Noirs de Douala, en 1974. Elle a alors 14-15 ans.

L’importance de la culture noire

Début des années 80. Marie-Philomène rêve d’aller au Sénégal, alors gouverné par Léopold Sédar Senghor « qui faisait énormément pour les artistes ». Mais c’est en Europe qu’elle débarquera. D’abord en Italie, puis en Suisse, où elle participera à un festival de danse classique avec sa compagnie dans le cadre d’une tournée de six mois. Et accompagnera quelques grandes vedettes noires-américaines.

Déjà, cette curieuse de nature a envie d’explorer. Elle rêve d’ailleurs, de voir comment le monde du théâtre se façonne ailleurs. Alors, pourquoi ne pas partir et rejoindre son frère à Lyon, futur politologue, dans une chambre universitaire. Pour sa famille, le théâtre n’est pas un métier. Mais l’adolescente est convaincue. Et enchaîne les petits boulots, se paie des formations ici et là, repasse le bac en candidat libre. Elle a 19 ans.

« Les jeunes générations ne savent pas qui sont les grandes figures du cinéma noir »…

A Lyon, où elle restera 9 ans, l’actrice fera la rencontre de la diaspora africaine et de la communauté noire, qui jouera un rôle déterminant dans sa carrière. Elle rejoint la compagnie Coups de Pilon emmenée par le metteur en scène sénégalais Talla Momar Ndiaye. Et se produit dans toute la région Rhône-Alpes. « Il y a avait des Antillais, des Congolais, Sénégalais… La communauté noire était très solidaire. On a monté des spectacles, on a joué au festival d’Avignon sur les auteurs Antillais comme Césaire, les Africains, c’était superbe », se souvient-elle encore avec enthousiasme.

La promotion de la culture noire, elle en a fait son fer de lance. Documentée, férue d’archives, grande lectrice, elle est pour le devoir de mémoire. « Les jeunes générations ne savent pas qui sont les grandes figures du cinéma noir en France, à quel point les années 50 constituent les premières esquisses des acteurs noirs : les Darling Legitimus, les Douta Seck, (Rue Case Nègre), les Toto Bissainthe etc. pour qui Jean Genet avait écrit la pièce Les Nègres (1958), qui avait fait scandale à l’époque… », regrette-elle.

Trouver sa voi(e)x

Une telle émulation qui lui donne envie de parfaire sa formation et de se présenter au concours d’entrée au Conservatoire national d’art dramatique de Lyon, qu’elle passe haut la main. Des textes fondamentaux de la culture noire, elle travaille Molière, Lesage. « Je m’adapte, c’est ce qui me compose », précise celle qui recevra dès la première année le Prix de diction.

« J’ai tenu à conserver mon accent »

Pourtant, c’est l’époque de Michel Leeb et de son spectacle caricaturant « l’accent africain ». Son « présentement » tonique, Marie-Philomène Nga en fait une force. « J’étais la seule Noire la première année, la seule Africaine au côté d’un comédien maghrébin, et encore une fois nous avons été solidaires. J’étais tellement têtue, je voulais tellement y arriver, que j’ai fait abstraction de cela. J’ai tenu à conserver mon accent ».

Des années durant lesquelles la jeune femme se bat également pour obtenir son statut de résidente, dans une ville clairement orientée à droite. L’ancien député socialiste et actuel maire, la soutiendra. « Le chemin a été très dur, long, mais j’y suis arrivée ». Elle travaillera son jeu, grâce à sa professeure de diction, qui la poussera dans ses retranchements pour élargir sa palette au drame. Parce que pas question pour Philomène de se cantonner à la rigolote de service ou aux rôles stéréotypés.

Créer ses propres possibilités

L’un de ses premiers petits rôles au cinéma : une femme de ménage dans le film d’Albert Dupontel, Bernie (1996). « On ne peut pas parler d’erreur, parce qu’il n’y avait pas d’autres rôles pour nous. J’ai joué beaucoup de rôles d’infirmières dans Navarro, Falco, il fallait que je sois rigolote ! Encore maintenant, je suis la « mama africaine » type au cinéma, déplore-t-elle. Ce n’est pas le rôle de mère qui me dérange, mais d’être encore la maman d’un jeune noir délinquant », nuance l’actrice qui fait néanmoins le tri aujourd’hui dans les scénarii.

« L’actuelle génération, à l’image de Lucien Jean-Baptiste, doit inventer ses propres possibilités. On est dans l’obligation de concevoir »

 

« Ces derniers temps, et j’espère qu’il ne s’agit pas d’une simple passade liée à l’effet Omar et Intouchables, on peut voir des productions mettre les moyens avec des Noirs en tête d’affiche, comme Ahmed Sylla dans L’Ascension, ou  bien Aïssa Maïga, bien sûr », relève-t-elle. Ce sont donc les rôles, les opportunités qui manquent, pas les talents ! L’actuelle génération, à l’image de Lucien Jean-Baptiste, doit inventer ses propres possibilités. On est dans l’obligation de concevoir ».

« Je n’ai pas le souvenir d’avoir fait de la figuration. J’ai tout de suite joué des rôles »

Et c’est ce qu’a fait Marie-Philomène. Elle a créé ses propres spectacles dès le début, à l’exemple de Trop c’est trop , puis de Ma Mémoire se souvient, en acceptant d’y mettre beaucoup d’énergie, en étant à la fois artiste et son propre manager en démarchant les lieux de représentation, en trouvant des financements…  Si elle obtient et s’étonne de voir de belles retombées dans la presse, on ne va pas nécessairement la chercher pour des rôles.

Pour autant, ces projets montés lui permettent d’étoffer son CV. « Je n’ai pas le souvenir d’avoir fait de la figuration depuis mes débuts. J’ai tout de suite joué des rôles », avoue-t-elle.

En 20 ans de carrière au cinéma, Marie-Philomène affiche pas moins de 21 rôles pour le grand et le petit écran français, des films grand public à succès allant de Neuilly sa mère à Case départ, en passant par Il reste du Jambon ?. Sans compter l’ensemble des créations, des contes et spectacles taillés pour les planches qu’elle continue à défendre pour promouvoir la création afrodescendante.

Marie-Philomène Nga sera la marraine de la 9e édition du Festicab qui se tiendra au Burundi du 19 au 26 mai 2017.

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