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Jocelyn Cooper : Afropunk, c’est aussi elle !

jocelyn cooper

A l’occasion de la prochaine édition du festival Afropunk qui se tiendra les 15 et 16 juillet à Paris, entretien (fleuve !) avec l’une des fondatrices : l’Africaine-Américaine Jocelyn Cooper, papesse de l’industrie de la musique.

Productrice, présidente de Midnight Music, entrepreneuse… Jocelyn Cooper, 52 ans, a un CV à faire pâlir ses homologues. Elle a fait décoller la carrière de quelques grands noms de la scène noire contemporaine, de D’Angelo à Raphael Saadiq. Elle est aussi co-fondatrice – avec son associé Matthew Morgan – de l’un des festivals les plus cool et engagés de la décennie : l’Afropunk, premier projet global du genre dédié à la communauté afrodescendante (un événement et une plateforme en ligne).

Née à Brooklyn en 2009, la manifestation – qui fédère pas moins de 60 0000 personnes aujourd’hui – s’est exportée un peu partout, à Atlanta et à Londres. Et elle s’apprête à débarquer en Afrique du Sud à Johannesburg et au Brésil.

C’est notamment grâce à la responsable des partenariats et du sponsoring d’Afropunk, que la marque a pu faire autant de bébés, notamment dans la capitale française qui accueillera en juillet une belle brochette d’artistes : Macy Gray, Laura Mvula, Faada Freddy, FFF ou encore les Maliens de Songhoi Blues.

Rencontre dans les locaux parisiens de Live Nation – numéro un mondial de la production de concerts – avec cette passionaria de la black music qui fait rimer business avec activisme.

jocelyne cooper
Base line du festival Afropunk –  Via Twitter

Vous êtes la première Africaine-Américaine à avoir créé (1993) et présidé un éditeur de musique, Midnight Music. Comment êtes-vous parvenue à vous imposer dans le très masculin secteur de la musique ?

La première chose que je tiens à dire, c’est que j’aime être une femme ! Quand vous êtes une femme entourée d’hommes, vous faites face ! J’ai toujours considéré ma féminité comme un atout. Être une femme évoluant dans l’édition musicale auprès de business men ou auprès d’artistes masculins et de musiciens nourrit mon appétit et ma passion. Être consciente de mon genre m’a aidée à avoir du succès.

Bien sûr, j’ai fait l’expérience du sexisme, mais je suis restée concentrée sur mon travail pour faire avancer les choses.

« Je me suis servie de mon influence pour aider les artistes non-blancs à faire du business ».

Vous avez produit de grands noms de la musique africaine-américaine. Promouvoir la culture noire a toujours été votre fer de lance ?

Je viens d’une famille d’activistes politiques qui s’inscrivait dans la mouvance « pro black ». Quand j’étais enfant, mes parents nous emmenaient, ma sœur et moi, voir des concerts, et utilisaient le divertissement pour nous sensibiliser à la cause africaine-américaine. Leur culture afro était pour eux quelque chose que l’on devait célébrer, et utiliser pour fédérer les gens. De fait, la promotion de la culture africaine-américaine a toujours été le fil rouge de ma vie personnelle et professionnelle.

Quand j’ai travaillé pour Cash Money Records, qui est pour moi un label à l’ADN très punk-rock, les artistes vendaient eux-mêmes leurs albums. Le label n’était pour eux qu’un simple distributeur. Je me suis servie de mon influence pour aider les artistes non-blancs à faire du business. Aujourd’hui Drake, Niki Minaj ou encore Lil Wayne sont signés sur Cash Money !

Quand vous rejoignez le co-fondateur du festival, Matthew Morgan, sur le projet Afropunk en 2009, il y a tout à construire. Avez-vous toujours eu cette âme d’entrepreneure ?

Mon père était entrepreneur ! J’ai toujours adoré travailler. J’ai monté ma première boîte d’édition à 20 ans, et je m’occupais déjà de la carrière de D’Angelo. Donc, oui, devenir entrepreneure a toujours été en moi.

Aujourd’hui le festival accueille de grands noms de la pop. Peut-on toujours parler de scène punk, alternative ? Que signifie afropunk aujourd’hui ?

Punk est une affaire d’attitude ! Même si un artiste est mainstream. Stromae pour moi est punk. Je l’adore ! Parce qu’il a su emmener sa propre culture et son propre mashup sonore dans une autre direction. Rien de similaire dans la musique pop n’existait avant qu’il ne débarque. Être punk, c’est quelqu’un qui voit au-delà des carcans et qui excelle. Punk n’est plus un genre de musique.

« Nous n’avons pas peur du terme « afro ». C’est ce qui nous définit ! »

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Et être afro…

C’est limpide mais c’est important d’en parler. Le but est de célébrer l’excellence de notre culture de manière globale. Nous n’avons pas peur du terme « afro ». C’est ce qui nous définit ! Mais tout le monde devrait être en mesure de célébrer la « blackness ».

L’année dernière, lors de la 2e édition parisienne, le public n’était pas si diversifié. L’expansion de la culture noire ne passe-t-elle pas par la diversité du public ? Est-ce l’un de vos objectifs ?

On produit cet événement dans l’optique de célébrer la communauté. Et particulièrement celle qui nous suit en ligne. Le public fait toujours la part belle à la diversité. On a vu des gens venir de la Côte d’Ivoire, de Guinée, de la Martinique : c’est ça la diversité ! Si la question est de savoir si les Blancs sont les bienvenus ? Bien sûr ! Les Chinois, les Japonais, tout le monde !

Quand vous inaugurez la première édition à Brooklyn, New York, aucun festival du genre n’existe sur le marché ?

Non, et il n’en existe toujours pas. En Amérique, il y a un très grand festival qui promeut la culture noire organisé par le magazine Essence. L’événement a plus de 20 ans d’existence et fédère 450 000 visiteurs. Mais les gens n’en parlent pas. Ils parlent de Coachella, de Rock en Seine, bref tous les grands festivals de musique. Mais Essence festival est là. Toutefois, Afropunk propose quelque chose de très différent. L’ADN d’Essence est très mainstream et la programmation est assez linéaire.

Notre festival promeut les cultures alternatives. On fait la promotion du black owned business. A Afropunk, on retrouve 50 artisans et entrepreneurs qui s’illustrent dans la gastronomie afro-caribéenne, des artistes peintres, des sculpteurs, vidéastes etc. On encourage le business des jeunes entrepreneurs noirs. C’est plus qu’un festival ! C’est une expérience. Sans compter les projections de films, les débats, les rencontres…

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©Pinterest

L’édition parisienne prendra ses quartiers à La Villette, après deux premières éditions au Trianon. Plutôt bon signe ?

Oui, cela prouve que l’événement prend de l’ampleur. Il y aura des shows dans les salles de concert comme à l’extérieur. Tout le monde sera donc en mesure de profiter des concerts, assis sur la pelouse. La Villette offre, en outre, un superbe cadre. Nous attendons environ 4000 personnes par jour.

Une édition d’Afropunk se tiendra à Johannesburg. C’était important pour vous et votre acolyte, Matthew Morgan, d’implanter le festival en Afrique ?

Bien sûr ! Comme il sera important pour nous de nous exporter dans les pays d’Afrique francophone, en Côte d’Ivoire, en Guinée etc. Il est primordial pour nous d’être établis un peu partout pour connecter les gens de la diaspora. Telle est notre vision de la communauté. Nous avons tant de choses en commun, tant d’idées à partager pour aller plus loin dans la promotion de notre culture. Ça va être génial d’être à Johannesburg, nous serons là-bas pour le Nouvel An.

«  Les femmes représentaient 65% du public ».

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Lianne La Havas au festival Afropunk Paris, 24 mai 2015 – © Pinterest

Vous travaillez aussi sur le contenu du projet. En tant que féministe – vous officiez auprès de l’association Women in Music pour plus de diversité dans l’industrie – êtes-vous vigilante quant à la parité parmi les artistes programmés ?

C’est très important pour nous de célébrer la féminité et les artistes femmes sur scène. Notre première édition à Paris en 2015 avait pour tête d’affiche Lianne La Havas. Cette année, nous avons Macy Gray ! Il faut savoir que la majorité de notre public est féminin. L’année dernière les femmes représentaient 65% du public.

Quel est votre vision de l’empowerment pour la communauté ?

L’empowerment pour moi réside avant tout dans le fait d’encourager nos businesses ! Investir et dépenser nos sous dans des projets emmenés par des Noirs : consommer les magazines de niche, les blogs, se rendre dans des magasins black owned… Aller à Afropunk ! Se soutenir mutuellement de manière consciente, pas simplement pour le divertissement. L’empowerment passe aussi par le fait d’avoir une bonne vision de nous-mêmes. Se sentir libres d’être qui on veut, de nous exprimer comme on le souhaite. C’est ce que nous nous attelons à faire au quotidien à travers le projet Afropunk.

Vous êtes un modèle de réussite. Qui sont vos propres sources d’inspiration ?

Ma mère et ma sœur, bien sûr. Autrement, l’une de mes grandes inspirations c’est sans conteste Sylvia Rhone, ancienne présidente d’Universal Motown et qui est aujourd’hui DG de son propre label, sous Epic Records. Et puis, il y a plein d’hommes qui m’ont encouragée. A commencer par mon associé !

Rendez-vous les 15 et 16 juillet à la Villette pour la 3e édition de l’Afropunk Paris.