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Inna Modja : je suis une africaine du monde !

inna modja

Après une tournée marathon de deux ans pour défendre Motel Bamako sur les cinq continents, Inna Modja peut enfin se poser et se remettre à l’écriture. Retour sur son parcours musical, ses inspirations, ses premiers pas au cinéma et ses engagements féministes.

Il nous aura fallu pas moins de quatre mois et un échange de 24 mails avec son manager pour finalement rencontrer l’artiste malienne avant un dernier concert donné en région parisienne sur la scène flottante du lac d’Enghien-les-Bains, nommée ville créative des arts numériques par l’UNESCO.

C’est à cette occasion que celle qui a décidé de mêler rythmes traditionnels maliens, à coups de percussions et de kora, et plages électro, a donc défendu son dernier opus : Motel Bamako. L’auteure du tube « French cancan (Monsieur Sainte Nitouche »), accompagnée d’un multi-instrumentiste et d’un producteur aux machines, partagera ce soir-là le plateau avec les trublions de Naïve New Beaters.

@innamodjaofficiel qui clôt son concert en beauté !🌅 #bamako #mali #music #blackgirlmagic

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A peine le temps de faire ses balances, de passer à sa loge pour troquer son sarouel confortable contre une jupe longue, qu’elle doit déjà se rendre dans la zone catering réservée aux artistes (on apprendra qu’elle est végétarienne). Malgré un planning serré, Inna Bocum – de son vrai nom – 33 ans, nous accordera un entretien dans le paisible jardin du Centre des Arts, à quelques mètres de la grande scène.

Après des semaines d’acharnement pour décrocher cette interview, on la pensait un peu diva… C’est finalement une artiste accessible qu’on découvrira… Presque apaisée au terme de ces deux ans de concerts, se prêtant avec décontraction au jeu des photos taillées pour Instagram et prenant le temps de répondre à nos questions.

 « Je suis une artiste mais aussi une entrepreneure ».

Vous êtes née au Mali, à Bamako, vous avez fait vos armes dans la musique très tôt auprès de Salif Keita. Vos parents vous ont-ils soutenue dans ce choix de carrière ?

Mes parents m’ont laissé faire de la musique dès mes 14-15 ans parce qu’ils pensaient que c’était une passion comme une autre. Je faisais des arts martiaux, de la peinture sur verre, plein de choses ! La musique a commencé à devenir un problème pour eux quand ils ont réalisé que j’y consacrais beaucoup de temps. Quand tu grandis à Bamako et que tu ne viens pas d’une famille de musiciens ou de griots, la musique n’est pas perçue comme un métier stable.

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J’ai dû négocier. J’ai allié musique et études. Une fois mon BAC en poche, je suis allée en Europe pour suivre un cursus en commerce et étudier le droit et les lettres pendant quatre ans à la fac de Lille. Ce qui m’a amenée à développer mon écriture et à proposer des textes pour des artistes. Ces années m’ont également permis de prendre le temps de trouver mon univers musical.

Aujourd’hui en tant qu’artiste, je produis ma propre tournée, je suis indépendante. J’ai appris à gérer mon entreprise. Je suis une artiste mais aussi une entrepreneure. C’est un métier qui a beaucoup changé. J’avais envie de transmettre mes messages, de jouer où je voulais, avoir cette autonomie.

« Salif Keita a été un de mes mentors. Puis il y a eu Cheick Tidiane Seck, Oumou Sangare… »

En tant que petite protégée de Salif Keita, la musique malienne est-elle votre première source d’inspiration ?

Salif a été un de mes mentors, jusqu’à mes 18 ans. Puis il y a eu Cheick Tidiane Seck et Oumou Sangare. J’ai beaucoup appris d’eux. Tous m’ont dit que le chemin allait être long, fait de travail, de passion et de persévérance. Voir aujourd’hui que ces artistes exceptionnels sont encore là, à nous leader, m’inspire. Raison pour laquelle je n’ai jamais été pressée.

Les membres du Rail Band que j’ai rencontré à Bamako m’ont également beaucoup apporté. Avec eux, j’ai appris ce qu’était un groupe, des instruments. J’ai eu une approche pratique de la musique, pas théorique. Je n’ai pas fait d’école de musique. Beaucoup de gens au Mali apprennent comme ça. Ce parcours m’a forgée.

Les gens ont une image un peu figée de la scène malienne. Pour ma part, j’ai aussi écouté ACDC, Guns N’ Roses, U2, Nina Simone, Miriam Makeba… J’ai grandi dans un pays où l’on s’intéresse à ce qui se fait dans le monde, mais le monde ne s’intéresse pas à ce qui se fait chez nous. J’ai appris à apprécier des genres très variés, des langues différentes, à découvrir et à affronter le monde. Je me suis très vite perçue comme une Africaine du monde.

Pour autant, j’ai tout de suite refusé qu’on m’inscrive dans la catégorie world music ! Quand tu es tout sauf Européen ou Américain, on t’enferme dans cette case. Je voulais me positionner en tant qu’Inna Modja avant tout. C’est là que les professionnels ont commencé à m’attribuer l’étiquette « franco-malienne » pour me définir, parce que je faisais de la musique moderne. Ils ne pouvaient pas envisager qu’une Malienne pure et dure puisse faire de la pop ou du folk.

« Le blues malien nous appartient à tous »

Vous vous êtes affranchie de la musique malienne avec vos deux premiers albums (Everyday is a New Word, 2009 et Love Revolution, 2011), pour mieux y revenir avec Motel Bamako

La pop, je sais l’écrire et la faire. Cela m’a beaucoup amusée, puis j’ai ensuite eu envie de revenir à ce qui m’a formée et à ce que je sais faire le mieux. Mais je ne voulais pas faire de la musique malienne comme j’avais appris à la faire. J’y ai injecté des influences très personnelles comme le hip hop, la soul et l’électro.

Notre héritage musical est très riche. Le blues malien nous appartient à tous, mais j’avais besoin d’apporter ma propre couleur.

Sur cet album, vous chantez – entre autres – en Bambara. Aviez-vous besoin de revendiquer votre africanité ?

J’ai toujours revendiqué mon africanité, depuis mon premier album jusqu’à aujourd’hui. L’Afrique est à la mode, on voit du wax partout… Ça fait 10 ans que j’en porte. A travers ma musique et mes vidéos, j’ai toujours essayé de mettre en avant ce côté moderne de l’Afrique. J’ai grandi en achetant mes tissus au marché, en feuilletant et en m’inspirant de Vogue puis en allant chez le tailleur pour confectionner des vêtements modernes.

La cover de mon premier album, en 2009, a été prise par Malick Sidibé. Je me rendais souvent dans son studio. La photo de quartier fait partie de ma culture.

Mon africanité je l’assume à 100% depuis toujours. La différence, c’est qu’aujourd’hui on la voit parce que la création africaine est dans l’actualité. Je rectifie d’ailleurs toujours les gens au sujet de ma nationalité. Je suis Malienne avec une carte de séjour !

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Vous chantez aussi sur la condition des femmes maliennes, vous êtes marraine de l’association la Maison des Femmes, et vous êtes l’une des figures de la lutte contre l’excision en France. Qu’avez-vous envie de dire aux jeunes filles africaines ou afrodescendantes ?

J’ai envie de leur dire qu’elles doivent être fortes et avoir leur mot à dire. Personne n’a le droit d’abuser de leur corps et de leur imposer des mutilations liées à des traditions. A celles qui ont subi l’excision, j’ai envie de leur dire que la chirurgie réparatrice existe. J’ai aussi envie de dire aux femmes de protéger leurs enfants.

Il y a cela, mais aussi les mariages forcés et les pressions familiales sur la place de la femme dans la société… Et il ne s’agit pas que des femmes africaines. Avec la tournée, nous avons joué en Nouvelle Zélande, au Brésil, en Inde… Les femmes réclament toutes la même chose. Qu’il s’agisse de pays développés ou sous-développés, nous voulons être considérées comme l’égal de l’homme.

Aujourd’hui, il y a les médias et des plateformes pour s’exprimer. Je suis féministe mais le féminisme ne doit pas être genré. Mon père est féministe, mes deux frères et mon mari aussi. Il s’agit d’un combat de tous pour une société plus juste.

« Mon genre ne doit pas être une épée de Damoclès au-dessus de ma tête ».

Qu’est-ce qui a nourri cet engagement ?

Mes parents. Mon père est diplomate et a toujours été engagé. Ma mère est une femme forte qui a toujours défendu le droit des femmes, notamment celles issues des zones rurales qui quittaient la campagne pour la ville pour devenir domestiques. Elle les accompagnait dans l’apprentissage de la lecture et de l’écriture. Mes sœurs aussi sont comme ça. Et mon caractère y est pour beaucoup. Mon genre ne doit pas être une épée de Damoclès au-dessus de ma tête.

Vous êtes à l’affiche de Wùlu – thriller de Daouda Coulibaly tourné en partie à Bamako et qui traite du narcotrafic – dans lequel vous interprétez Aminata : un personnage fort, qui a souffert et qui s’émancipe à sa façon…

L’histoire de cette jeunesse malienne m’a plu. J’ai connu des Aminata et des Ladji. Et j’ai appris à ne pas les juger. Aminata, je l’ai tout de suite aimé. C’est quelqu’un qui a vécu le pire, qui a dû se prostituer très jeune pour pouvoir s’occuper de son frère et d’elle-même. Elle n’a tellement plus confiance en la société que la seule chose qui compte pour elle, c’est le matériel. Elle a envie de s’élever dans la société, peu importe les moyens. Elle est un peu morte de l’intérieur.

J’ai envie que les gens voient Aminata avec de l’affection. C’était notre plus grand challenge avec Daouda. Sinon on passe à côté de l’histoire. Parce que la société n’a pas laissé le choix à ces personnages. Le népotisme est réel, la corruption aussi. Et pas qu’au Mali. Le film a été projeté dans près de 70 festivals dans le monde, et la jeunesse se retrouve toujours dans ces personnages.

Après ce premier rôle au cinéma, avez-vous envie de réitérer l’expérience ?

Oui ! J’ai des projets. Et maintenant que la tournée est terminée, je vais pouvoir prendre le temps d’écrire à nouveau !