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Tatiana Rojo : « je défends les héroïnes africaines anonymes »

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Retour sur la carrière de l’actrice franco-ivoirienne Tatiana Rojo, qui défend depuis 20 ans la production panafricaine, et incarne à l’écran comme sur scène les femmes africaines avec fierté.

Un lundi matin de septembre pluvieux, Tatiana Rojo, 38 ans, apparaît tel un rayon de soleil dans le centre-ville d’une commune du Val d’Oise, en région parisienne. Jupe d’été colorée, talons aiguilles, bijoux wax… Elle irradie sous la grisaille, malgré l’humidité qui l’assaille. Une fois calfeutrée au chaud dans sa voiture pour l’entretien – aucun café d’ouvert à l’horizon ! – elle se révèle d’autant plus solaire. Derrière cette silhouette gracile et menue se cache une énergie débordante. Ce jour-là, elle accompagnait ses deux fils à l’école, pour ensuite reprendre sa voiture et assurer son interview matinale, et enfin monter dans un train direction Lille pour un projet boulot. A l’image des 12 personnages qu’elle campe sur scène depuis 2015 dans son « one woman show » Amou Tati – de son vrai nom – La Dame de fer, Tatiana Rojo est multiple.

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© Leo-Paul Ridet pour JA

Femmes combat à l’honneur

L’écouter parler, c’est déjà la voir sur les planches. Empruntant tour à tour l’accent bété, l’intonation d’une vieille femme, ou imitant ses deux enfants… Il faut la suivre ! Tatiana Rojo est une performeuse, une femme caméléon.  Oscillant entre productions grand public (Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu, Le crocodile du Botswana, Les rayures du zèbre etc.), et films de niche panafricains (Laurent et Safi, La Vie de Château, ses deux derniers films sortis cet été en France), petit et grand écran, comédie et drame, celle qui a commencé sur les planches à 10 ans en Côte d’Ivoire, à San Pedro, confirme l’étendue de sa palette.

« Je défends les rôles où l’on met en valeur ces héroïnes anonymes »

« Je m’adapte, j’arrive à rentrer dans la peau des personnages assez facilement, à passer du rire aux larmes. Pour moi, le théâtre et le cinéma sont complémentaires », confie la Française née au Havre d’une mère ivoirienne et d’un père gabonais, qui défend coûte que coûte son africanité.

D’abord à travers son spectacle, lequel rend hommage à sa maman disparue. Mais aussi à toutes les mères africaines. « Je défends les rôles où l’on met en valeur ces héroïnes anonymes. Parce que les enfants de la diaspora ont besoin d’héroïnes », soutient celle qui compte parmi ses propres modèles de bravoure la reine Zinga ou encore Marie Sery Kore (figure de la lutte pour l’émancipation de la Côte d’Ivoire, présidente du comité féminin du PDCI ayant participé à la Marche des femmes de Grand-Bassam). Des femmes à l’exemple du rôle de Massiré, une mère-courage qu’elle interprète dans le très réussi téléfilm adapté d’une histoire vraie : Danbé la tête haute, diffusé en 2015 sur la chaîne franco-allemande Arte. Et pour lequel elle a reçu le prix d’excellence 2016 pour les arts vivants décerné par le président de la république de Côte d’Ivoire, Alassane Ouattara.

Ou encore celui de son seule en scène : une mère de famille qui vend des aubergines et des tubercules de manioc et parvient à faire vivre six enfants. « Les femmes africaines sont des combattantes. Elles élèvent leurs enfants, elles bossent et font les devoirs », tient à souligner cette mère de deux adolescents qui avoue, non sans ironie, déjà galérer. Mais derrière l’apparente décontraction de l’actrice, se cache aussi une âme combative. « J’ai commencé ce métier tôt, je n’ai pas emprunté la voie la plus facile, mais je me suis accrochée et j’ai eu la chance de faire de bonnes rencontres, comme mon metteur en scène Eric Checco ».

 « Les femmes africaines sont combattantes »

Actrice panafricaine

Tatiana Rojo ne semble jamais s’essoufler. Son spectacle, elle le joue depuis trois ans, de la France à la Guyane, en passant par la Guadeloupe, le Sénégal et, bien sûr, la Côte d’Ivoire, où elle a eu le sentiment de devoir faire ses preuves. « On dit : nul n’est prophète chez soi. J’allais jouer devant mes sœurs, mes cousines, dans le quartier de Treichville où ma mère a vécu… J’ai flippé ! Je me suis demandé si les Ivoiriens allaient se reconnaître à travers cette histoire. C’était mon plus grand challenge, et j’ai eu un standing ovation. J’étais très émue ».

Une reconnaissance pour celle qui souhaite aussi fédérer les Africains et les afrodescendants. « En jouant un peu partout en Afrique et dans les territoires ultramarins nous sommes parvenus à réconcilier des peuples, à faire prendre conscience aux gens qu’on est tous confrontés aux mêmes problèmes et qu’on est tous frères ». Un discours teinté de panafricanisme qui se cristallise à travers sa filmographie.

Dans La Vie de Château – un long-métrage signé Modi Barry et Cédric Ido sorti en août dernier – il est question de raconter le quotidien de la diaspora de Château d’eau. Et de véhiculer une autre image des rabatteurs officiant pour les salons de coiffure afro. « A travers ce film, on met en valeur ces gens qui quittent leur pays et qui se battent avec leur propre moyen. Pourtant, ils aspirent à autre chose. Ils ont souvent une bonne situation dans leur pays mais sont obligés de passer par là une fois en France. Il y a aussi toute la valorisation de la culture afro à travers les mèches et les cheveux », détaille l’actrice qui s’est elle-même longtemps fait coiffer dans le 10e arrondissement de Paris, à l’époque des mèches brésiliennes !

Culture afro

Des choix de rôles qui confirment la volonté qu’a Tatiana Rojo de créer un pont entre l’Afrique et sa diaspora. On l’a vu jouer des Malienne, Gabonaise, Ivoirienne et on lui a souvent reproché de ne camper que des rôles dits d’Africaines. « Or je le suis, Africaine ! Et c’est un honneur pour moi d’interpréter ces rôles et de jouer sur les deux continents », avoue celle qui passe sa vie entre Abidjan et Paris et pour qui cette double-culture est « une force ».

Idem dans Laurent et Safi d’Anton Vassil. Cette histoire d’amour sur fond de comédie musicale entre une Malienne basée à Paris et un Français « pure souche », réunit une belle palette de comédiens ivoiriens, maliens et français. « J’incite la diaspora à aller voir ce genre de films, à se déplacer au cinéma, elle est notre premier public. On se plaint souvent qu’il n’y a pas assez de comédiens afro au cinéma, or s’il n’y a pas de public, les gens ne vont pas en faire des films », avertit cette cinéphile et grande admiratrice des comédiennes ivoiriennes Hanny Tchelley et Naky Sy Savané. Sans oublier Félicité Wouassi, pour qui elle voue une admiration sans bornes et qu’elle a découvert dans Rue Princesse (Henri Duparc, 1993), enfant.

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Félicité Wouassi via Pinterest / Naky Sy Savané via Pinterest

« Je devais avoir 10-11 ans. C’est le film qui m’a donné envie de faire ce métier… et aujourd’hui je joue avec mon icône dans La Vie de Château » !, s’enthousiasme-t-elle encore, avec les yeux émerveillés d’une gamine ayant découvert son pays d’origine à 7 ans et qui en est tombée littéralement amoureuse.

« La vie n’a pas toujours été facile, avec ma mère on était sans le sous, mais ces gens, cette joie, ces proverbes imagés m’ont toujours fascinée et m’ont donné l’envie d’expliquer, de transmettre cette culture ». C’est ce que s’attèle à faire la comédienne sur scène jusqu’à fin décembre au Théâtre Apollo de Paris, où elle n’hésite pas à jongler du bété au français, au risque de ne pas être comprise. Parce que pour cette passionnée, c’est avant tout « l’émotion qui compte ».

Tatiana Rojo sera à l’affiche le 8 novembre en France de La Mélodie de Rachid Hami aux côtés de Kad Merad et Samir Guesmi.