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John Boyega : « un mouvement comme Black Lives Matter est très important »

John Boyega

Acteur montant du cinéma hollywoodien, l’Anglo-Nigérian John Boyega sera à l’affiche de Detroit le 11 octobre prochain. Entretien avec celui qui semble vouloir réconcilier tous les publics, en faisant le pont entre blockbusters et films de niche sur l’expérience noire.

Révélé en 2015 dans le premier volet de la trilogie Star Wars signée JJ Abrams, The Force Awakens (Star Wars, épisode VII : le Réveil de la force), John Boyega, 25 ans seulement, fait son retour dans Detroit : un film de Kathryn Bigelowe relatant les émeutes survenues dans cette ville de l’état du Michigan – majoritairement noire –  à l’été 1967. Cet épisode de riots le plus meurtrier de l’histoire des Etats-Unis qui fit s’embraser les rues de Motor City pendant cinq jours, est né dans le contexte de la guerre du Viet Nam, vécue comme une intervention néocoloniale, et de la ségrégation raciale. C’est dans ce climat insurrectionnel, de ras-le-bol général et de chaos, que surgit l’affaire de l’Algiers Motel.

Des coups de feu retentissent, une bande de musiciens noirs et deux filles blanches se retrouvent au mauvais endroit, au mauvais moment. Le bâtiment est barricadé par les forces de l’ordre, les quidams enfermés entre les quatre murs de l’hôtel, brutalisés verbalement et physiquement. Et soumis à un interrogatoire sadique qui débouchera sur la mort de trois hommes, non armés.

Ce huit clos aux allures de thriller psychologique permet – sans voyeurisme ni sensationnalisme, mais grâce à une reconstitution des faits parfaitement documentée – de comprendre les séquelles morales laissées sur la population noire-américaine. Un témoignage collectif en résonance à l’actualité outre-Atlantique, celle du Black lives Matter, qui appelle à réfléchir sur la place du racisme systémique et institutionnel dans la société américaine contemporaine.

John Boyega y incarne Melvin Dismukes, le seul policier noir, tiraillé entre sa corporation et sa communauté. Entretien.

Votre personnage se retrouve dans une situation délicate. Témoin de la brutalité de ses collègues, il est tiraillé entre deux responsabilités : celles de soutenir sa propre communauté et le corps policier. Un jeu d’équilibriste.

L’un des aspects qui m’a tout de suite plu dans ce rôle était le fait de jouer cet homme noir en conflit avec sa propre communauté et ses propres mœurs, mais aussi avec la société au sein de laquelle il doit pourtant incarner une forme d’autorité. J’ai eu la chance de m’entretenir avec Melvin Dismukes – le personnage réel, ndlr -, qui m’a expliqué avoir longtemps été investi dans la communauté, comme prédicateur. Il faisait partie de ceux qui remontaient les bretelles des ados noirs des blocks qui empruntaient le mauvais chemin. Il tentait de trouver un terrain d’entente en installant le dialogue avec ces gamins.

Mais tout cela s’est retourné contre lui. Il en payé les conséquences. La première chose que j’ai vu chez lui, c’est le fait qu’il ne soit animé que par la volonté de répandre la paix, et par l’envie de faire comprendre à tous qu’il pouvait changer l’ordre des choses par la seule force de la diplomatie.

John Boyega
© François Duhamel

Les violences policières faites envers les Noirs outre-Atlantique… Le contexte du film se fait le miroir de la société américaine actuelle. Black Lives Matter : un mouvement essentiel ?

On était sur le point de croire que le racisme n’existait plus. Quelques ignorants s’en étaient laissé convaincre. Et pourtant, on en est bien loin. Il n’y a qu’à regarder ce qu’il s’est passé à Charlottesville en août dernier. On a été témoin d’un racisme archaïque, cette forme de racisme la plus primaire, extrêmement violente qui te frappe en plein visage. Et tout cela s’est terminé par des meurtres. Ce genre de discriminations ne peut pas exister dans nos sociétés.

Un mouvement comme Black Lives Matter est très important. Il l’est d’autant plus quand les gens comprennent de quoi il retourne. Il ne faut pas oublier que la lutte pour les droits civiques n’est pas si loin. Il était donc nécessaire de rattacher spécifiquement ce mouvement à la cause noire. Pour moi, l’évolution de la nature de ces deux mouvements donne à réfléchir. Avant on parlait de civils, et aujourd’hui on parle de vies. Ce qui prouve que c’en est trop pour la communauté noire du monde qui croit en la paix et l’harmonie. C’est ce que montre le film.

john boyega
© François Duhamel

En tant qu’acteur noir jouant autant dans des films sur l’expérience noire comme Detroit et des blockbusters comme Star Wars, vous sentez-vous chargé d’une responsabilité à l’égard de la communauté noire ? Avez-vous le sentiment d’incarner une nouvelle voix pour la génération de jeunes africains-américains ?

Pour être honnête, ce serait facile pour moi de me positionner sur ce créneau-là. Mais quand j’ai affaire à des situations qui me semblent tout simplement injustes, cela va bien au-delà de mon statut d’acteur. C’est en tant qu’homme noir que ma frustration se fait sentir à l’égard de ces injustices. Je ne peux pas me contenter de rester passif. L’action permet d’exister. Je n’hésite pas à m’exprimer, et si on souhaite me faire taire, alors que les choses changent ! En tant qu’individu, je souhaite être l’exemple de ce que je défends.

Dans le film, la question de l’interacialité est évoquée. Le fait que des hommes noirs puissent sortir avec des femmes blanches dérange. La figure archétypale de l’homme noir hypersexualisé, bestialisé, continue à faire partie de l’imaginaire collectif.

Oui c’est malheureux. L’homme noir est marginalisé. Dans l’imaginaire collectif, en effet, il est souvent dépourvu de nuances qui pourraient le rendre intéressant. Ceci affecte l’état d’esprit des hommes noirs, et les conditionne. C’est comme s’ils devaient grandir sans émotions. J’essaie de faire comprendre aux hommes noirs que je côtoie que c’est complètement ok de pleurer, de ressentir des choses, et que ce n’est pas aller à l’encontre d’une construction sociale. On ne peut pas être forts tout le temps. Pour moi, il y a une prise de conscience qui doit se faire d’abord au sein de la communauté noire, et cela doit passer par un nouveau travail d’éducation, surtout aux États-Unis.

En ce qui concerne l’interacialité, bien sûr, tout le monde devrait avoir la liberté d’aimer qui il veut. Pour ma part, j’aime les femmes noires (rires) !

Pour enrayer les stéréotypes liés à l’homme noir, y a-t-il des rôles que vous vous interdisez au cinéma ?

Non. Il ne s’agit pas de rôles à proprement parler, mais de savoir s’ils sont convaincants ou non. Il est des épisodes de l’expérience noire qui n’ont pas encore été traités. J’aimerais mieux les découvrir plutôt que de faire ce qui a déjà été fait. Pour autant, je ne défends pas exclusivement les rôles racisés. Comme les acteurs blancs, nous devrions nous voir offrir des rôles divers et variés. Si on voit un homme noir porter le costume d’un dragon dans une comédie, on devrait également le voir jouer dans un drame qui n’a rien à voir avec sa couleur de peau. On devrait avoir le droit au buffet à volonté, comme tout le monde !

« Je n’ai jamais rompu de lien avec le Nigeria »

Vous avez joué dans Half a Yellow Sun, un film de Biyi Bandele adapté du roman de la Nigériane Chimamanda Ngozi Adichie. Vous êtes né de parents nigérians. Quel est votre rapport au Nigeria et à Nollywood ?

Pour commencer, Chimamanda… c’est ma femme (rires) !

Plus sérieusement, je suis en réalité en train d’écrire un film qui se déroule en partie au Nigeria, sur le mouvement syndical nigérian. Il y a énormément de bons acteurs au Nigeria et l’industrie s’implante vraiment. Puis, il y a des individus, comme ceux de l’équipe de Half a Yellow Sun, qui permettent de faire rayonner et de développer l’industrie. La majorité du budget du film provient du Nigeria. Énormément de choses se passent dans l’industrie du divertissement au Nigeria à l’échelle mainstream : Wizkid… d’ailleurs je vais louper son concert demain au Royal Albert Hall de Londres, arf !, le boxeur Athony Joshua…

Bref, le Nigeria est au top ! C’est cool d’en être. Mes parents sont nigérians et je retourne au Nigeria tous les ans depuis que je suis petit. On séjourne à Lagos, parce que c’est la place to be, mais mes parents viennent de la proche banlieue. Je n’ai jamais rompu de lien avec le Nigeria, je suis toujours très connecté.

john boyega
© Adrian Dennis/AP/SIPA

L’un de vos rôles phares, Finn dans Star Wars : The Force Awakens. Un rôle qui vous a valu des attaques racistes de la part des fans. Qu’avez-vous envie de leur répondre aujourd’hui ?

Pour moi, j’en garde un superbe souvenir. J’ai eu énormément de plaisir à travailler sur le nouveau, The Last Jedi. On a eu énormément de fun, et le tournage est passé incroyablement vite. J’ai hâte que le film sorte. Les attaques racistes dont vous parlez ont été amplifiées, notamment à cause des réseaux sociaux, et me semblent anecdotiques comparé aux retours positifs. J’ai simplement envie de remercier celles et ceux qui m’ont apporté leur soutien. Je suis impatient de retrouver nos fans deux ans après le premier volet de JJ Abrams !