video

Maïmouna Rouge Coulibaly, une booty queen féministe

maimouna rouge coulibaly

La booty queen en France, c’est elle. Maïmouna Rouge Coulibaly s’est imposée sur la scène des danses afro en revendiquant sa féminité à coups de mouvements de popotin. Entretien avec la chorégraphe franco-malienne qui défendra son spectacle « le coupé-décalé est-il féministe ? », au festival Africolor aux côtés de Soro Solo, le 24 novembre et le 2 décembre.

Chorégraphe, coach, fondatrice de la compagnie Les Ambienceuses, et pionnière du dancehall, du coupé-décalé, du N’ Dombolo en France, l’ancienne animatrice de l’émission Africa sur Trace TV est devenue en l’espace de 20 ans l’ambassadrice des danses afro-antillaises en France. Autant de mouvements synonymes d’enjaillement – souvent nés sur le continent ou sous l’impulsion de la diaspora parisienne dans un contexte post-conflit – qui font vibrer les dancefloors de la Côte d’Ivoire à la France en passant par la RDC et les territoires ultra-marins.

Des danses surtout salvatrices pour la Franco-malienne ayant grandi dans les cités de Juvisy-sur-Orge (Essonne), qui n’a pas eu peur de s’imposer dans le game dès la fin des années 90. Et de féminiser la scène. Tandis qu’aujourd’hui encore, les petits frères de la rumba congolaise et du zouglou sont encore largement incarnés par les hommes : Koffi Olomidé, Dj Arafat, Dj Léo, etc.

Celle qui a commencé dans les boîtes de nuit s’est réapproprié le genre à coup de mouvements (de bassin !), pour mieux exprimer et revendiquer sa féminité. Si le coupé-décalé en France et en Côte d’Ivoire est, à travers l’esthétique de ses clips, ce que le gangsta rap est aux États-Unis – avec toute l’imagerie sexiste et bling bling qui en découle (femmes-objet hypersexualisées, grosses cylindrées et décors fastes), il devient sous l’impulsion de Maïmouna une ode à la femme.

Maïmouna Rouge Coulibaly
Cours de booty therapy par Maïmouna Rouge Coulibaly

L’artiste toujours vêtue de rouge préfère la désinhibition à l’exhibition. Avec ses cours de booty therapy – littéralement, la thérapie du popotin – 100% féminin, elle souhaite offrir aux femmes un espace d’expression, une trêve cathartique, loin du jugement et du regard des autres. Un pari réussi pour la gamine des quartiers qui a exporté son concept aux États-Unis, au Sénégal et au Canada.

Mais n’allez pas croire que la chorégraphe ait hérité du déhanché féministe d’une Beyoncé. Si elle a été largement inspirée par Koffi Olomidé, c’est aussi à Claude François et ses fameuses claudettes, l’un des premiers chanteurs de variet’ à avoir intégré des danseuses noires en backup, qu’elle doit ses influences. Retour sur le parcours détonant de cette self-made woman.

Outre leurs origines afro, quels points communs entre le ragga dancehall, le N’dombolo, le coupé-décalé et le booty therapy : les danses dont vous êtes l’ambassadrice en France ?

Leur point commun, c’est le fait de bouger les fesses et le bassin. A travers toutes ces danses, les mouvements féminins qu’on ne voit pas dans les sociétés resurgissent. Depuis que je donne des cours de coupé-décalé, de ragga dancehall et de n’dombolo, je suis frappée de constater à quel point les femmes peuvent se sentir complexées, puis de découvrir, au sortir d’une séance, qu’elles ont beaucoup plus confiance en elles malgré les supposés défauts pointés du doigt par la société. Les femmes finissent par en faire une force. C’est ce qui m’a attirée et poussée à créer le concept de la booty therapy.

Comment parvenez-vous à aider les femmes à se réapproprier leur féminité par le corps, dans une société où, justement, elles sont souvent soumises à la dictature de l’image ?

C’est très simple, il suffit de réunir des femmes entre elles. Entre nous, on va non seulement se permettre de bouger comme on le souhaite, mais aussi de parler de sujets qu’on n’oserait pas aborder en société, au travail ou au sein de la cellule familiale. Dans mes cours, j’accueille des femmes de toutes les origines, de tous milieux sociaux et de toutes les religions, et toutes les barrières socio-culturelles tombent.

La féminité selon moi, c’est le fait de s’assumer soi-même, tel qu’on est, qu’on soit grosse, mince, petite ou grande, avec de grosses fesses ou des fesses plates. La féminité, c’est davantage une histoire d’harmonie que de beauté pour moi. Et ce n’est certainement pas l’image que l’on voit dans les magazines, retouchée et standardisée.

La liberté de mouvements et de parole est possible parce qu’il n’y pas le regard de l’homme aussi…

Oui, ni la pression du regard de l’homme ni de jugement en général. Les femmes évoluent dans un environnement où elles ont appris à se comporter en fonction de ce que la société attendait d’elles. Il y a des attitudes jugées respectables et d’autres non. Or, on sait très bien qu’on peut créer de belles choses en osant s’éloigner des cases dans lesquelles on nous enferme. Avec la booty therapy, on se le permet en musique et en danse. On sourit, on crie, on rit… en groupe. Ensemble. Et ça fait du bien.

Le coupé-décalé est souvent taxé de sexisme, notamment à cause de l’image de la femme véhiculée dans les clips. De quelle manière peut-il être féministe, thème que vous allez défendre dans votre spectacle ?

Tout d’abord, j’aimerais rectifier une chose : les filles qu’on va voir dans les clips de coupé-décalé, ce sont les mêmes filles que l’on va retrouver version divas aux États-Unis, comme Beyoncé ou Rihanna. Quand les clips sont stylisés et réalisés avec un gros budget, on va immédiatement trouver le projet classe, les filles, belles, et juger la démarche artistique. Mais quand c’est filmé « à l’africaine » avec des filles de villages, on va crier à la vulgarité. Pourtant, les pop stars américaines s’inspirent directement des danses africaines impulsées par des chorégraphes qui viennent d’Afrique, que ces stars ne connaissent même pas.

Dans le cadre du spectacle et de mon approche en général de la danse, l’idée est tout simplement de laisser les femmes s’exprimer librement. En Afrique, on a plus de sociétés matriarcales que de sociétés patriarcales. En Occident, c’est l’inverse. Le message est d’autant plus fort…

Rares sont les femmes évoluant dans le genre du coupé-décalé à être visibles. Il n’y a qu’à voir les lauréats des Awards du coupé-décalé à Abidjan pour se rendre à l’évidence. En tant qu’ambassadrice des danses afro en France, quel regard portez-vous sur ce manque de représentativité des femmes ?

Je fais effectivement partie des premières personnes à avoir parlé et fait la promotion du coupé-décalé en France, notamment via mon émission sur Trace. Je pense que les femmes doivent prendre la place qui leur revient. S’il n’y a pas eu beaucoup de femmes lors de cette cérémonie, c’est aussi parce qu’elles n’osent pas s’imposer. Il faut repousser les barrières de façon intelligente, pas en étant en opposition avec les hommes, mais en proposant des choses complémentaires.

Comment en tant que femme chorégraphe êtes-vous parvenue à vous imposer dans votre créneau, fin des années 90, en plein boum du très masculin mouvement hip hop en France ?

Quand j’ai commencé à la fin des années 90, on s’est moqué de moi. On me traitait de danseuse de boîte de nuit. Mais j’ai rien lâché. J’ai participé et gagné des concours avec des jeunes de cité. Je sais très bien que pour survivre en cité, il faut s’imposer. Je me suis pour ma part imposée avec ma féminité et j’ai pris des coups par rapport à ça. Et j’en ai rendu en m’exprimant. Je pense que mon authenticité a fait que les gens m’ont suivie.

Justement, quand on se replonge dans le contexte des années 90-2000, il n’y a pas tous les outils de communication dont on dispose aujourd’hui grâce à Internet. Comment faites-vous pour vous créer une réputation ?

Le bouche-à-oreille. Le réseau que je me suis constituée s’est fait naturellement. Ce sont les filles qui m’ont vue danser en boîte de nuit qui m’ont incitée à lancer des cours. Elles étaient prêtes à payer pour que je leur transmette les pas, la technique, dans une salle.

Avec votre troupe 100% féminine, les Ambianceuses, vous revendiquez votre côté girl power…

Dans ma famille, on est neuf sœurs. Je n’ai vécu qu’avec des femmes. Quand je me suis émancipée, j’ai sans doute voulu retrouver l’ambiance dans laquelle j’avais grandi. Dans la troupe, nous sommes toutes différentes et chacune exprime sa féminité et son rapport à la danse de manière singulière.

J’ai aussi envie de rappeler aux femmes qu’elles ont du pouvoir. Donc, oui, il y a un côté girl power. Pour autant, si je transmets une conception du féminisme à travers mes projets, je pense davantage être humaniste. Parce que ce qui m’intéresse c’est de décomplexer les gens, de faire en sorte qu’ils se sentent mieux, peu importe leur genre.

Votre concept de la booty therapy a été exporté aux Etats-Unis… Comment expliquez-vous votre succès ?

Parce que je parle aux femmes, au de-là des frontières et de manière universelle, peu importe le continent ou la couleur de peau. Le message est reçu dans chaque pays où je me rends. De manière, certes, différente, mais au fond les femmes sont touchées.

Les femmes sont au cœur de vos projets. Quelles sont celles qui vous inspirent directement ?

J’admire beaucoup l’auteure afro-américaine Toni Morisson, dont j’ai adapté l’un des textes sur scène, Sula, quand j’avais une toute petite vingtaine d’années. Et Billie Holiday aussi. Autrement, les mamans africaines ! Même le plus bandit des enfants, le plus macho des garçons, reconnaîtra sa maman.

 

Le coupé décalé est-il féministe ? – Festival Africolor

Le 24 novembre à l’espace Marcel Chauzy

Le 2 décembre au FGO – Barbara