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Omoni Oboli : « Nollywood s’est considérablement féminisé »

Omoni Oboli

L’une des actrices vedettes de Nollywood est passée derrière la caméra pour donner la parole aux femmes. Omoni Oboli analyse les mutations de la société nigériane.

Dès qu’elle sort de son 4×4 rutilant qui sillonne les rues de Lekki, quartier chic de Lagos où la star a élu domicile, les fans se précipitent vers elle. Tout le monde veut réaliser un « selfie » avec Omoni Oboli. Star de Nollywood, cette native du delta (sud du Nigeria) s’est d’abord fait connaître comme actrice glamour avant de s’imposer comme réalisatrice à succès. Près d’un million de Nigérians suivent chaque jour sur Instagram chacun de ses faits et gestes entre Lagos et le Canada où elle passe la moitié de l’année avec son époux et ses enfants.

Un destin d’autant plus étonnant qu’Omoni Oboli avait longtemps tourné le dos à Nolllywood. Star à la sortie de l’adolescence, elle avait décidé d’abandonner le 7ème art pour se consacrer à sa famille et à l’éducation de ses trois enfants. Contrairement à nombre d’actrices de Nollywood, Omoni Oboli pratique un jeu sobre. « Elle ne surjoue pas. C’est sans conteste l’une des meilleures actrices du Nigeria » souligne Kunle Afolayan, réalisateur le plus en vue de Nollywood, Kunle Afolayan a été surnommé par le New York Times, le « Scorsese de Lagos ».

Né en 1978 à Benin city (sud du Nigeria), Omoni Oboli a interrompu sa carrière pendant dix ans. Peu de spécialistes de cette industrie croyaient à un possible come-back. Pourtant, dès son retour, elle décroche en 2009 le rôle féminin principal dans Figurine de Kunle Afolayan. Long métrage tourné à Lagos, Figurine est considéré par nombre de spécialistes de Nollywood, comme le meilleur film nigérian.

Depuis Omoni Oboli enchaîne les rôles à succès tout en tournant dans ses propres films. Dans Being Mrs Eliott (2014) ou The First lady (2015), Omoni Oboli est tout à la fois la réalisatrice, la productrice, l’actrice principale et la scénariste. Dans l’industrie du cinéma, celle qui écrit ses propres scénarii fait un peu figure « d’intello du milieu ». Diplômée de l’université de Benin city, elle parle très bien le français, la langue qu’elle a étudiée à l’université. Elle conserve un faible pour la France, pour Paris et ses « ponts romantiques ».

Changer l’image des Africaines

Malgré ses rôles et son image sexy, Omoni Oboli n’hésite pas à tourner des films engagés qui défendent les droits des femmes. Dans « Wives on strike », elle imagine que des épouses font la grève du sexe pour protester contre les mariages précoces. Ainsi elles poussent leurs maris à se mobiliser et à contraindre le législateur nigérian à modifier la législation afin d’empêcher les mariages précoces.

Ce film a été en 2016 l’un des plus grands succès du cinéma nigérian au box-office. Forte de cette réussite inattendue, Omoni Oboli a réalisé une suite en 2017. Par ailleurs, elle tourne actuellement une série adaptée de «Wives on strike ».

Omoni Oboli

« Cela prouve que l’on peut évoquer des sujets graves comme les mariages précoces qui sont un fléau en Afrique et rencontrer un large public » s’enthousiasme la réalisatrice.  Elle note également avec satisfaction que Nollywood a considérablement évolué au cours des dernières années : « Avant les rôles des femmes étaient vraiment stéréotypées. Des femmes qui se battent pour des hommes. Tous les coups sont permis… Des rôles de « sorcières » et de femmes méchantes. Mais aujourd’hui les rôles des femmes sont beaucoup plus intéressants et subtils » souligne Omoni Oboli.

Elle note que cette évolution est sans doute due au fait que « Nollywood s’est considérablement féminisé. Il y a de plus en plus de réalisatrices et productrices. Pour que les femmes aient des rôles intéressants, il faut aussi qu’elles décident des histoires qui seront racontées ».

Un retour délicat à négocier

A son retour à Nollywood, Omoni Oboli a connu des moments délicats. « Des réalisateurs et les producteurs me donnaient rendez-vous pour ces castings dans leur hôtel… Je venais toujours avec mon mari. Du coup, 95 % des rôles m’ont échappé » regrette Omoni Oboli. Plusieurs fois, elle a été victime de harcèlement sexuel au cours de ses rencontres avec des pontes de Nollywood.

« Il y a beaucoup de harcèlement sexuel à Nollywood… »

« Un réalisateur m’a fait venir à Asaba (est du Nigeria). Il m’a demandé de l’embrasser. Quand j’ai manifesté mon étonnement, il m’a dit que cela faisait partie du rôle. J’ai refusé. Donc, je suis reparti à Lagos, sans rien avoir obtenu. J’avais fait le voyage pour rien » explique Omoni Oboli, dépitée par cette expérience. Même si elle est consciente que ces déconvenues l’ont sans doute aussi incitée à tourner ses propres films.

Omoni Oboli se refuse à pratiquer la langue de bois. « Bien sûr, il y a beaucoup de harcèlement sexuel à Nollywood, affirme-t-elle tout de go. Mais je pense qu’il n’y en n’a pas davantage que dans d’autres secteurs d’activités, comme les banques ou des hôpitaux par exemple. Les femmes n’osent pas parler de tout ça… ».

Elle ajoute : « Si les femmes parlent, on va toujours les accuser de mentir. Même si elles ont été violées. Elles ont honte de parler…On va toujours demander ce qu’elles ont fait pour en arriver là. On va toujours les accuser d’être coupables : Votre robe était trop courte ! Vous êtes sorties trop tard la nuit ! etc. ».

Omoni Oboli
(c) DR

Donner plus de pouvoir aux Nigérianes

« Partout où il y a du pouvoir, il y a des abus. Le seul moyen de vraiment lutter contre le harcèlement, c’est de donner plus de pouvoir aux femmes. Plus il y aura de femmes à des postes de responsabilité et moins il y aura de harcèlement.», estime Omoni Oboli.

Consciente du chemin parcouru, la réalisatrice à succès a tout loisir de comparer la condition féminine dans les deux continents où elle vit : l’Afrique et l’Amérique du Nord. Elle sait aussi que le cinéma est « l’un des vecteurs les plus efficaces pour faire évoluer les mentalités rapidement au Nigeria et sur le reste du continent »

« Le Nigeria reste une société très patriarcale, estime Omoni Oboli, mais nous allons sortir de cette culture, lentement mais sûrement ». Femme libérée qui s’assume. Omoni Oboli entend « prendre le meilleur des deux cultures la Nigériane et la Canadienne ». Elle ajoute avec un large sourire : « Quand je vois les progrès accomplis au cours des quinze dernières années, je ne peux qu’être optimisme. Au Nigeria et ailleurs en Afrique, les droits des femmes vont continuer à faire d’immenses progrès ».