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The Curl Talk : Johanna Yaovi, « la communication du cheveu texturé doit être intergénérationnelle »

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Née d’une maman bénino-togolaise et d’un papa italo-polonais, Johanna Yaovi est à l’origine du projet The Curl Talk : un portfolio recueillant des témoignages de femmes aux cheveux texturés, en mots et en images.

Les projets autour du cheveu texturé (crépu, frisé et bouclé) fleurissent en France – et un peu partout ailleurs – depuis le boom du mouvement Nappy. Qu’ils soient livresques, photographiques, cosmétiques ou encore théoriques, portés par des artistes (« Colored Only », Hélène Jayet), militantes (Afro, de Rokhaya Diallo), étudiantes (Sciences Curls), ou anonymes, ils font tous acte de résistance face à des critères esthétiques dominants. C’est le cas de la série de témoignages créée par Johanna Yaovi, 28 ans. Issue du markéting, la Française – aujourd’hui installée à Londres – a rencontré une centaine de femmes noires mais aussi caucasiennes dans le cadre de The Curl Talk Project… Son parti pris : la mixité, parce que pour cette métisse ayant grandi avec une maman au teint foncé et aux cheveux crépus, tout le monde a le droit à la parole.

Quelle est la genèse du projet the Curl Talk ?

J’ai lancé Curl Talk en novembre 2017 après plus d’un an de travail acharné. L’idée était de partir à la rencontre de femmes aux cheveux naturellement bouclés, frisés et crépus en montrant une diversité de profils au sein même du projet. Je suis une femme métisse qui a été élevée par une femme noire aux cheveux crépus et pour moi il est indécent de vouloir, en 2018, éclipser certains profils et en privilégier d’autres.

Je suis partie du principe qu’une femme noire aux cheveux crépus ne vit pas la même expérience qu’une femme blanche aux cheveux blonds et bouclés. La diversité va plus loin que l’héritage culturel. Elle passe par l’expérience, la perception et l’ouverture d’esprit.

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© Ornella Kolle

Vous avez justement fait le choix de ne pas réserver exclusivement le projet aux femmes noires. La mixité était-elle volontaire dès le départ ?

Oui, il est toujours intéressant de voir comment une femme parvient à envisager l’expérience de l’autre. Via ce projet, j’ai pu constater qu’une femme blanche aux cheveux bouclés était en mesure de comprendre qu’elle avait, en marge des micro-agressions dont elle pouvait être victime, un privilège qu’une femme noire aux cheveux très crépus ne pouvait pas avoir. C’est intéressant de mettre en parallèle toutes ces histoires-là. Et de voir comment les femmes arrivent à se projeter les unes par rapport aux autres.

Parmi les femmes représentées, nombreuses sont françaises ou britanniques, mais on retrouve aussi une Anglaise ayant grandi au Botswana, une Péruvienne, une Saoudienne. Avez-vous dans l’intention d’ouvrir le projet à d’autres continents, notamment à l’Afrique ?

Avec le projet, je me suis rendue compte que le pays d’où viennent ces femmes importait peu. Que ces dernières aient migré en France ou en Angleterre – à l’instar de la Saoudienne -, la pression exercée sur le cheveu texturé est la même partout. Peu importe l’héritage culturel, les standards de beauté dominants se propagent sur l’ensemble de la planète. Un seul pays change un peu la donne dans le projet, le Chili, à travers le témoignage de la jeune femme péruvienne qui m’a confié qu’au Pérou ses cheveux étaient très mal perçus en raison de leur connotation africaine. Tandis qu’au Chili, pourtant pays voisin, l’acceptation du cheveu texturé était positive.

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Fiorella, Péru – The Curl Talk

Que retenez-vous de ces témoignages ? L’ensemble des femmes a finalement réussi à effectuer un travail d’acceptation et d’estime de soi…

Nombreuses sont celles qui ont accepté leurs cheveux, notamment à l’issu du projet. Mais il y en a aussi qui galèrent encore aujourd’hui et qui se font violence pour laisser leurs cheveux naturels pour parvenir à s’accepter. Mais ce que je retiens vraiment c’est l’idée de l’expérimentation et de la communication. J’ai pour ma part eu du mal à accepter mes cheveux à cause du manque de communication intergénérationnel.

J’ai grandi seule avec ma mère qui m’a toujours dit que mes cheveux étaient magnifiques. Pourtant, elle a passé la majeure partie de sa vie à se défriser les siens. Je me suis alors posée la question de sa crédibilité. C’était comme si le fait d’afficher des boucles plus détendues que les siennes rendaient mes cheveux plus beaux que les siens. Elle commence à les accepter aujourd’hui, mais le processus est long.

Aujourd’hui, je vois des jeunes femmes de mon âge qui encouragent leurs mamans et leurs tantes à passer au naturel, alors que ces dernières ont passé leur vie à penser qu’elles n’étaient pas présentables autrement qu’avec le cheveu lisse. Je ne souhaite pas que mes enfants se disent qu’ils n’ont pas de jolis cheveux. D’où l’importance pour nous de s’élever mutuellement, pour que les futures générations soient dans l’acceptation.

Rejoignez-vous le message porté par Rokhaya Diallo qui qualifie le cheveu texturé – dans le cadre de son projet, le cheveu afro -, de politique ?

Bien souvent le cheveu texturé va être la représentation d’un héritage culturel. J’aurais tendance à me demander si ce n’est pas la société qui a rendu le cheveu texturé politique. Évidemment on pense aux Blacks Panthers qui ont revendiqué leur « blackness » à travers le cheveu afro… Il y a encore des femmes qui revendiquent leur identité de cette façon-là aujourd’hui. Si la question est de savoir si le cheveu texturé, afro, est politisé, alors je vous répondrais que oui.

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Elsie , France – The Curl Talk

Quel regard portez-vous sur le mouvement nappy, qui semble s’essouffler ? Nombreuses sont les ambassadrices de la beauté noire au naturel à ne pas vouloir inscrire leur « naturalité » dans un processus revendicatif, mais à percevoir leurs cheveux comme une spécificité qui relève de leur essence…

Si le mouvement s’essouffle c’est sans doute parce que le cheveu naturel se normalise, du moins au sein de la communauté de cheveux texturés, ce qui est une bonne chose. Via mon projet, j’ai essayé de montrer cela justement, que notre cheveu n’est pas un cheveu alien. Maintenant, je ne peux qu’encourager les femmes qui revendiquent appartenir au mouvement nappy pour que le message passe.

Découvrir aussi le compte Instagram de The Curl Talk Project