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Grossophobie : Quand une militante témoigne

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En surpoids depuis toujours et présidente de l’association Allegro Fortissimo, Claudia Brotons Sannka-Telephe lutte afin de sensibiliser les pouvoirs publics sur les réalités quotidiennes que vivent les personnes de forte corpulence. Entretien.

À quelques heures de la Journée Européenne de l’Obésité, le mot « grossophobie » vient enfin de rentrer dans le dictionnaire Le Petit Robert 2019. Une victoire pour les victimes et militants de ce terme qui désigne les discriminations et les attitudes hostiles envers les personnes grosses, en surpoids ou obèses. C’est l’actrice française Anne Zamberlan, décédée en 1999, qui a démarré la notion de size acceptance en France dans les années 90. Elle a d’ailleurs été l’égérie de la marque Virgin Megastore et a créé l’association Allegro Fortissimo en 1989.

Aujourd’hui c’est la Martiniquaise Claudia Brotons Sannka-Telephe qui préside le comité depuis 2011. Parce qu’elle pesait plus de 200 kg et est actuellement en surpoids, elle connaît les réalités et le racisme anti-gros que vivent les personnes de forte corpulence au quotidien. Fini l’époque où l’on ne parlait que de vêtements, il est temps de faire réagir les pouvoirs publics !

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Après s’être battues pour avoir des vêtements grandes tailles adaptés à leur morphologie, les associations peuvent laisser cet aspect « technique » au profit de quelque chose de plus militant. Le discours anti-grossophobie a pris une nouvelle ampleur. C’est ainsi que plusieurs collectifs contre la haine des gros, tel que Gras politique, ont vu le jour.

La discrimination à l’embauche, dans le milieu médical, les structures inadaptées ou encore les nombreux stéréotypes qui collent à la peau des gros… tant de problématiques que veulent dénoncer ces associations et Claudia Broston Sannka-Telephe à travers leur lutte.

Quelles sont vos actions mises en place afin de faire entendre votre voix ?

Nous agissons auprès du Programme national nutrition santé (PNNS) et nous essayons de faire en sorte qu’on puisse enfin considérer la personne dans son ensemble. De ne pas lui jeter à la figure qu’elle est une pathologie, parce que non, nous ne sommes pas des pathologies, nous sommes des personnes qui souffrons parfois de pathologies associées à l’obésité mais pas systématiquement.

Je peux prendre mon exemple. Je suis en obésité sévère et malgré tout je n’ai ni diabète, ni cholestérol, ni hypertension. Toutes les maladies associées théoriquement à l’obésité ne sont pas présentes chez tout un chacun. Il y a aussi des personnes en surpoids qui ne vont jamais chez le médecin. C’est mon cas. Je n’y vais pas, parce que je ne suis pas malade. Aujourd’hui, c’est difficile de faire entendre ça.

Nous sommes également représentés auprès de certaines commissions au niveau du ministère des transports (ratp, sncf..). Tout cela est regroupé sous le terme « accessibilité aux transports ».

Justement, force est de constater que les structures ne sont pas adaptées pour les personnes de forte corpulence. A quels désagréments avez-vous été confrontée à cause de votre poids ?

C’est tout simple. En classe économique, sur des vols Paris/Fort-de-France par exemple, si je baissais la tablette du siège devant moi, il m’était impossible de poser un plateau puisque la tablette était penchée. Là, le problème est au niveau longueur, mais au niveau largeur… rentrer dans un siège en ayant les deux accoudoirs baissés, c’est sportif mais surtout inconcevable pour une personne obèse.

J’ai déjà entendu des réflexions déplaisantes en ayant pris le bus à Paris. Un jour, je me suis assise au fond, il y avait une espèce de rotonde de huit places. Les personnes qui sont montées à l’arrêt suivant se sont plaint et m’ont dit « de huit places, on passe à six car il y en a une qui en prend deux ». Dans ce genre de situation, vous répondez si vous avez du caractère – c’est mon cas – sinon, vous vous en allez.

Il y a encore malheureusement de la discrimination dans le corps médical. Pour pouvoir faire un bypass gastrique en chirurgie de l’obésité, il faut d’abord effectuer des examens pré-opératoires comme le TOGD ( transit oeso-gastro-duodénal) qu’on m’a demandé de faire afin d’observer mon estomac et mon œsophage. Il faut être sur une machine pour réaliser cette radio. Le problème ? Le poids de la machine est limité. Lorsque je suis allée le faire dans l’Essonne en 2007, je pesais 210 kg. On m’a gentiment conseillé de me rendre à la faculté vétérinaire de Maison Alfort pour faire le même examen que les chevaux ou les vaches.

Finalement, j’étais dans l’obligation de faire mon examen au sol car je ne pouvais monter sur la machine. Par conséquent, mon examen n’a pas été bien fait. Certes, une machine comme celle-ci peut être utilisée par quelqu’un qui fait 60 kg, ce n’est pas le problème, mais rappelons-nous que toute personne en surpoids ou en obésité morbide a besoin de faire cet examen pour pouvoir être opérée.

Ce sont des situations que doivent aussi vivre de nombreuses personnes (d’après l’OCDE en 2017, le taux d’obésité est de 15% en France). Pourtant, on remarque qu’il y a plus de femmes que d’hommes chez Allegro Fortissimo. Face aux nombreuses difficultés auxquelles elles sont confrontées, de quelle manière leur redonnez-vous confiance ?

On propose des journées « beauté bien être » dans le but de valoriser la femme. Parfois, elles ont du mal à sortir de chez elles et à s’accepter. Avec les artifices que sont le maquillage ou la mode, on tente de les mettre en valeur pour développer l’estime de soi. Au travers de paroles motivantes, nous rebâtissons ce qui était cassé en elle.

Certaines ont dû mal à aller à un entretien d’embauche car elles ont peur du regard du recruteur et à cela, je leur oppose toujours que je suis en surpoids depuis très longtemps et j’ai passé de nombreux entretiens d’embauche sans peur particulière car je ne m’attachais pas à mon physique.  Je me suis toujours attachée à mes compétences et les faire valoir.

Ce n’est pas parce que on est en surpoids qu’on est forcément lent ou fainéant. C’est un travail de changement de représentation de longue haleine. Je rappelle aux femmes qu’elles ont des diplômes, des compétences et qu’elles sont capables.

On fait aussi des défilés de mode. On peut être jolie, gracieuse, agréable, souriante et avoir un certain charisme en étant gros. Je tiens absolument à ce que ce soit montré.

 Quel est votre combat à vous ?

Je suis pour la pluralité, la diversité, je veux faire valoir qu’on peut s’accorder en étant tous différents. Je tiens ce propos car je suis en plus une femme noire. Quand vous êtes une femme, noire et grosse à la recherche d’un emploi, ce n’est pas facile mais pas impossible. La preuve, plusieurs ont réussi.

A mon âge, on s’assume différemment par rapport aux gens qui ont 10 ou 15 ans de moins. Les filles de 20 ans en surpoids ont la possibilité de trouver tous les vêtements qu’elles souhaitent. Elles ont aussi des modèles vers qui regarder. Mon combat porte davantage sur les trentenaires et plus.  Néanmoins, qu’on soit jeune ou pas, les combats sont les mêmes. Ils sont toujours là.

Pensez-vous qu’il y a  eu des améliorations ces dernières années ?

Entre l’époque où je me suis fait opérer et maintenant, la prise en charge de la personne dans son ensemble s’est améliorée dans les hôpitaux parisiens. Le personnel fait des réunions avec le chirurgien, l’anesthésiste mais aussi la nutritionniste , le kiné thérapeute,  la diététicienne. Cela ne se faisait pas avant.

Le fait qu’on reconnaisse le mot « grossophobie » et qu’on mette un nom sur la chose est une avancée. On arrive désormais à comprendre ce que cela représente, quels sont les problèmes et besoins au quotidien.

De plus quand je vois des femmes comme Amy Schumer ou Gabourey Sidibe qui sont mises en avant et dynamiques malgré leur surpoids, ça me donne envie.  Ça envoie un message positif et montre qu’on peut y arriver. C’est important d’avoir des personnes qui nous représentent et à qui on peut s’identifier dans les médias, les films, la politique. On est très peu représentées. Nous aussi, on a le droit d’exister.