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Tania de Montaigne : « utilisé comme un adjectif, ‘noir’ est une convention »

tania de montaigne

La journaliste et romancière, Tania de Montaigne, livre avec L’Assignation, les Noirs n’existent pas, une réflexion sur le racisme en France. Une idéologie, portée par la notion de races, encore bien ancrée dans nos sociétés.

Avec L’Assignation, les Noirs n’existent pas (Grasset, avril 2018), Tania de Montaigne propose un format court situé quelque part entre l’essai philosophique et le récit d’expérience, sur fond d’actualité. Ce format efficace et documenté – dopé aux références culturelles et historiques – dresse un état des lieux du racisme en France. Tout en pointant du doigt une société qui ne pense l’autre qu’à travers la notion de groupes, de communautés et surtout de races.

A partir d’anecdotes pas si anodines, l’auteure propose une réflexion sur la construction des « Noirs », mais aussi des « Juifs », « Musulmans », « Jaunes », par ceux qui les assignent : les nationalistes et communautaristes. Une théorie encore embryonnaire qui pousse le lecteur à réfléchir sur le concept d’identité nationale fondée sur un socle commun : la culture. Entretien.

On sent poindre un mouvement de libération de la parole chez les femmes noires françaises, via l’émergence d’une production livresque (Noir n’est pas mon métier, Aïssa Maïga etc.) ou documentaire (Ouvrir la Voix d’Amandine Gay, Marianne Noire de Mame-Fatou Niang etc.) etc. Pourquoi maintenant ?

L’Assignation fait suite à mon précédent livre, Noire, la vie méconnue de Claudette Colvine (Grasset, 2015). En ce qui concerne Noir n’est pas mon métier, le projet a été élaboré pour sortir au moment de Cannes. On a sans doute l’impression d’un phénomène de société aujourd’hui, parce que les livres sont plus éditorialisés, mais des ouvrages qui pointent du doigt le racisme, il y en a toujours eu.

Pour ce livre, c’était quitte ou double. Il s’avère qu’il a fait réagir, sans doute grâce au format essai. Mais il aurait très bien pu suivre sa trajectoire, seul. Pour l’anecdote, j’ai été invitée par des journalistes blancs à en parler. Et on m’a immédiatement proposé de poursuivre le débat avec des noirs.

Pour ces journalistes, la majuscule est encore bel et bien présente. Ils sont pris dans l’idée que n’est légitime, pour parler d’un sujet comme le racisme, que la personne qui correspondrait le mieux à cette réalité, en l’occurrence un noir. Heureusement, j’ai pu ensuite ouvrir le débat avec des personnes de toutes les couleurs.

Cette anecdote, au même titre que le sujet du livre, montre à quel point la société est conditionnée par la question de l’appartenance…

Il est question du formatage de la pensée. Et cela vaut pour tout le monde, quelle que soit la couleur de peau. Au moment d’écrire le livre, j’ai constaté que quelque chose était brouillé sur la question du racisme. Il est évident pour tout le monde que le racisme existe, mais cette idéologie, pour le plus grand nombre, ne dit pas que la race existe. Or la matière qui nourrit le racisme repose bien sur l’idée que le monde est organisé selon les races.

Le vocabulaire est de fait tout aussi brouillé, dans la mesure où tout le monde emploie le mot race de manière décomplexée. C’est une façon d’induire une vision de la société dans laquelle les races existent. On a totalement changé de curseur. Si on emploie ce vocabulaire-là, on s’inscrit forcément dans les pas de la pensée qui l’accompagne.

Certains militants antiracistes utilisent les termes « races » ou « racisés » parce que, selon eux, nier la race revient à nier les inégalités raciales, donc le racisme. Qu’avez-vous envie de leur répondre ?

Ces groupes militants sont déterminés sur la base d’une couleur de peau et de particularités. Ils s’inscrivent dans une dynamique d’identité figée pour répondre au racisme. Or, répondre au racisme avec le langage du racisme, c’est compliqué. Ces mêmes groupes vont interdire l’accès à telle ou telle personne lors de leur rassemblement. On sait tous ce qu’a donné la ségrégation. Ne reproduisons pas un modèle qui ne fonctionne pas.

Quand un sujet devient celui d’un groupe, il n’est plus le sujet de personne. On crée des « eux » et des « nous ». C’est dangereux. Il faut inventer un autre langage, trouver une formule qui remette du vivant à l’intérieur de ces débats figés. Et ne plus penser de façon binaire.

Il y a néanmoins tout un regain de fierté identitaire chez les noirs en France et la nouvelle génération issue de l’immigration africaine qui a besoin de se réclamer d’une origine… Quelle est selon vous la limite entre fierté noire et communautarisme ?

Ce qui m’intéresse c’est de savoir qu’elles sont ces origines ? La question de savoir qui je suis est celle de tout le monde. Croire qu’elle n’appartient qu’aux noirs, c’est nier le principe d’être au monde. Etre au monde c’est se poser des questions, quelle que soit sa couleur ou sa religion. Ces vagues surgissent à des moments précis. En cas de crise économique, des crispations naissent.

Le principe des nationalistes c’est de travailler sur l’idée que tous les gens qui ne sont pas blancs ou catholiques doivent rentrer chez eux, que leur chez eux ne se trouve pas ici, en France. Quand j’entends des jeunes noirs qui s’inscrivent dans cette dynamique, ils envisagent qu’il y aurait un ailleurs où ils pourraient retourner à tout instant. Or cet ailleurs n’existe pas.

Même pour les enfants issus de l’immigration ?

Beaucoup ont déjà fait l’expérience de rentrer dans leur pays « d’origine » et de constater qu’une fois là-bas, ce n’était pas leur pays. Parce qu’un pays, c’est avant tout la langue que l’on parle, la nourriture que l’on mange, la géographie dans laquelle on est. C’est ça qui fait qu’on est Français. Les nationalistes travaillent avec ce fantasme qu’il existe des gens légitimes, qui viennent d’ici, et d’autres qui sont d’ailleurs. Et les communautaristes se sont emparés de cet ailleurs.

Quel est votre regard sur le vocabulaire de l’évitement, comme dire « black » à la place de « noir » ?

Je m’applique dans le livre à dire « noir, jaune, juif… ». Si je dis de quelqu’un qu’il est noir, en vrai, je n’ai rien dit de la personne. Utilisé comme un adjectif, « noir » est une convention qui nous oblige à faire l’effort de se demander qui est la personne. Si on commence à se dire que ce mot est chargé, on a recours à l’évitement.

En ne disant pas les mots et en tournant autour du pot, on fait l’économie de savoir pourquoi on ne dit pas le mot.