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Lúcia de Carvalho : « L’identité n’est pas figée »

Lúcia de Carvalho

À l’occasion de la sortie nationale du documentaire « Kuzola-le chant des Racines », ITC s’est entretenu avec la protagoniste mais aussi chanteuse originaire de l’Angola, Lúcia de Carvalho.

Pour l’enregistrement de son deuxième album, l’artiste s’est envolée au Portugal, au Brésil et en Angola durant l’année 2015. Au -delà d’un projet artistique, ce périple à travers le monde lusophone a été une aventure personnelle pour celle qui a quitté le soleil de l’Angola, enfant, pour vivre au Portugal avant de se faire adopter par une famille strasbourgeoise. Sous l’œil du réalisateur Hugo Bachelet, le public est invité à suivre Lúcia de Carvalho, dorénavant adulte, à la recherche de ses racines et sur le chemin de l’harmonie intérieure.

L’album devait s’appeler Sem fronteiras (Sans frontières), en hommage à tous les voyages effectués par l’artiste mais c’est le mot kimbundu – langue régionale angolaise de sa mère – « Kuzola » qui a fait l’unanimité : « Il signifie ‘Amour’. C’est ça qui m’a fait me sentir une, qui a réuni les différentes parties en moi » raconte Lúcia, aujourd’hui âgée de 37 ans.

En tant qu’enfant adoptée par une famille alsacienne, cette quête d’identité a toujours été présente, mais à quel moment s’est-elle fait ressentir au point de vouloir retourner en Afrique ?

Tout est parti d’une discussion avec un Africain qui venait d’arriver du Mali ou de la Côte d’Ivoire. On échangeait nos idées sur différentes choses et puis en pleine conversation, il me dit :  » Oui mais tu es bounty maintenant. Noire à l’extérieur mais blanche à l’intérieur « . C’est là que l’interrogation a été déclenchée.

J’étais dans la vingtaine, je commençais à devenir autonome et je venais de quitter le domicile familial en Alsace. Je commençais tout juste à voler de mes propres ailes mais tout d’un coup une aile s’est retrouvée avec un poids inattendu.

Quelques années après, j’ai rencontré un autre Africain qui m’a dit « Peu importe où tu es, peu importe où tu vas, rien ne changera d’où tu viens ». Ça voulait dire que je pouvais peut-être récupérer une partie de mon identité. J’ai compris que je ne pouvais pas faire le chemin inverse, mais je pouvais continuer à avancer et retrouver une partie de ce qui était perdu même si je faisais tout pour rester connectée à mon passé.

Tout comme quoi ?

J’ai toujours su qu’il était important que je garde une connexion avec mon passé. Quand on a été adoptées avec mes sœurs, on avait la possibilité de changer nos noms et prénoms. J’ai été la seule à n’avoir rien modifié.  J’ai senti l’importance de garder coûte que coûte ce que j’étais avant d’être française.

C’est passé par l’acceptation de mes cheveux naturels par exemple. Je me rappelle que durant mon adolescence, j’avais envie de les lâcher. Petit à petit, j’ai pris mon courage à deux mains et j’ai laissé de côté les artifices pour les porter complètement naturels. Mais aussi par la langue. La chanson « Zwelenu o dimi dyetu » est en kimbundu.

Je n’avais pas forcément le courage de retourner chez moi parce que je ne me sentais plus vraiment africaine, je ne me sentais plus angolaise. Il y avait aussi la peur du regard de l’autre. Qu’est-ce qu’ils vont dire en me voyant ?

Justement dans le documentaire, vous touchez le sol de l’Angola après plus de 20 ans ! On vous voit heureuse. Comment vous êtes-vous sentie après ce voyage ?

J’avais de grandes attentes en faisant ce voyage en Angola, en Afrique, je pensais que j’allais revenir en étant quelqu’un de complètement différent, une autre personne ! Au retour, il y a eu une petite déception. J’étais toujours moi… mais après deux semaines, je me suis réveillée avec l’image d’une fleur où les racines étaient l’Angola, la tige représentait le Portugal, la fleur symbolisait le Brésil et la France était les feuilles qui permettent à la fleur de pousser.

Après ce voyage, j’ai retrouvé cette harmonie que je cherchais. Depuis, je me sens plus en paix avec moi-même. C’est une chose à laquelle je tenais pour régler le plus de choses concernant mes manques et besoins. Aujourd’hui je suis maman d’une fille de trois mois et c’est génial de lui transmettre ma multiculturalité.

J’accepte les différentes parties de moi, telles qu’elles sont, tout en ayant conscience que ça peut toujours évoluer. L’identité pour moi n’est pas figée, c’est quelque chose en construction et après avoir fait tous ces chemins c’est normal que mon identité de départ ait changé.

C’est ce que vous chantez à la fin en parlant d’harmonie et d’amour trouvés dans votre jardin ( « No Meu Jardim ») mais parmi tous les titres, il semblerait que « A Bahia É da Banda » ait une signification vraiment particulière…

Oui c’est la première chanson de l’album. Dans les paroles, je compare le Brésil à l’Angola. J’ai pu reprendre contact avec mon africanité à travers la culture brésilienne. C’est la première communauté lusophone que j’ai connue en France. Je ne suis pas née au Brésil mais le Brésil est né en moi.

Dans le documentaire, on commence par se rendre là-bas et on découvre cette communauté africaine qui elle aussi a été coupée de ses racines, en quelque sorte.

Découvrez Kuzola, le chant des Racines, un voyage émotionnel, musical et identitaire en salles le mercredi 20 juin.