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Massilia Afropéa : cité « afrocéenne »

massillia afropéa

Le festival Massilia Afropéa a donné son coup d’envoi le 19 juin dans le quartier populaire de la Savine, à Marseille. Une édition emmenée par la metteure en scène « afropéenne », Eva Doumbia, placée sous le signe de l’amour et de l’estime de soi.

Rendez-vous est pris dans les quartiers nord de Marseille, au cœur des tours de la Savine, le secteur le plus pauvre de la ville, pour la 2e édition du festival Massilia Afropéa imaginé par Eva Doumbia, auteure et metteure en scène de 50 ans. C’est avec le soutien de La Friche La Belle de Mai – ancienne usine de tabac réinvestie en espace artistique où se déroulera la suite des festivités les 23 et 24 juin – que ce rendez-vous pluridisciplinaire réservé à la création afro-descendante a pu voir le jour.

Ce n’était pourtant pas gagné d’avance. « Je suis en région PACA, là où le FN a engrangé plus de 44% des votes, ce qui a forcément une influence sur la politique culturelle de la ville », tient à souligner la créatrice du festival et de la compagnie marseillaise La Part du pauvre, qui a vu les institutions et théâtres lui claquer la porte au nez.

« La Friche et le festival de Marseille sont des lieux et des gens qui prennent des risques. Il nous fallait un espace de valorisation, il n’y a rien pour nous ici », s’indigne l’Afropéenne – comme aime se définir celle qui défendait le spectacle Afropééennes avec l’auteure Léonora Miano à Paris en 2015 – née au Havre de parents ivoirien et malien, aujourd’hui installée dans la cité phocéenne.

L’Afrique au rendez-vous

Sur la place du centre social de la Savine, une poignée de quidams se sont rassemblés en cercle « pour reproduire ce qu’il se passe dans nos sociétés d’origine », précise la philosophe Nadia Yala Kisukidi, maîtresse de conférences à Paris 8, qui s’apprête à lancer une discussion sur l’amour de soi des communautés noires. Si les spectateurs sont peu nombreux, c’est sans doute « la faute au match Sénégal-Portugal », assure l’un des participants, disputé ce même soir à l’occasion de la Coupe du monde.

Parmi eux donc, des habitants du quartier principalement, issus de la diaspora africaine, des gamins et des moins jeunes. Quelques mamans arabes et des résidents blancs se distinguent dans l’assemblée, mais la mixité tant souhaitée par les organisateurs n’est qu’en partie atteinte.

« A Paris, mon public est constitué de bobos noirs. Ici, ethniquement et socialement, c’est plus mélangé, constate Eva Doumbia. Les gens se rassemblent autour de la pensée… Je voulais une programmation de haut niveau, qu’il n’y ait pas de hiérarchie par rapport aux espaces, en évitant de programmer les concerts à la Savine et les conférences à la Friche », avoue celle qui a également fait appel à la réalisatrice Alice Diop, César du meilleur documentaire 2017 pour Vers la tendresse, un film sur le rapport à l’amour de quatre hommes issus des quartiers, projeté en fin de soirée pour conclure ce cycle de l’amour.

Pour autant, c’est à la Friche, impressionnante bâtisse industrielle de 45 000 m2 émaillée de graffitis et flanquée d’un roof top à 360 degrés, qu’une flopée de visiteurs est espérée « Ce type de projet est attendu à La Friche. Notre regard est tourné vers l’Afrique depuis toujours, moins vers les pays subsahariens que ceux du nord, raison pour laquelle cet événement nous a semblé pertinent. On est engagés et on regarde les communautés qui nous entourent », explique Alain Arnaudet, directeur du lieu.

Amour et intégration

Retour à la Savine. La prise de parole se montre d’abord timide, puis finit par se décomplexer à mesure que la dimension politique s’infiltre dans la discussion… Les mots « négation, rejet, exclusion… » jaillissent davantage que le champ lexical de l’amour. L’un évoque même l’affaire Ibrahim Ali, ce jeune issu du même quartier tué par des militants FN en 1995 – pour qui un concert hommage se tiendra le 24 juin – quand une autre assure que sa couleur de peau reste un frein à son intégration.

L’atmosphère se détend au moment du coup d’envoi de l’adaptation de la pièce classique d’Alfred de Musset, On ne badine pas avec l’amour (1834), par Eva Doumbia. La forme est décomplexée – et s’apparente à du théâtre de rue où l’interaction avec le public est de mise -, les costumes d’époque ont été troqués contre un sweat à capuche pour Camille, une mini-jupe pour Rosette et une chemise largement déboutonnée pour Perdican, personnage principal campé par un jeune acteur noir. Et les rôles, redistribués.

« C’est important que les gens puissent s’identifier. La distribution des rôles est variée et permet de rendre la pièce actuelle, assure Eva. Ce texte parle aussi de la classe sociale. On y voit une femme féministe, blanche, bourgeoise, qui va finalement être d’une très grande violence avec une autre femme, noire, issue de la classe populaire », complète l’afro-féministe revendiquée. Les enfants courent, rient – gênés – devant un baiser volé sur la scène de bitume, les plus vieux s’en amusent, et tout le monde applaudit .

« Cet événement s’inscrit dans l’ADN de la Friche. Pour nous, il est important que les gens du quartier viennent, et que tous les autres viennent au quartier. On fait tout pour éviter l’entre-soi, qu’il soit baba-bobo ou populaire », conclut le directeur de la Friche pour qui le brassage social et culturel demeure essentiel.