video

Parcours inspirant : Syssi Mananga, une voix en Côte d’Ivoire

syssi mananga

Entretien avec la Belgo-Congolaise Syssi Mananga, basée à Abidjan. Une artiste qui a réussi à imposer sa voix sur la scène musicale africaine, et à se forger une identité en enrayant les clichés liés à son métissage.

Chanteuse, songwriteuse, animatrice radio, doubleuse pour le cinéma africain, Syssi Mananga cumule les casquettes artistiques avec une aisance déconcertante. Son fil rouge : la voix. Signes particuliers ? Une âme de passionnée, un tempérament insatiable, une joie de vivre et une énergie débordante. Preuve, quand elle ne se produit pas sur scène escortée de son orchestre pour promouvoir son dernier opus en date, Retour aux sources, la jeune femme prête sa voix pour des productions cinématographiques africaines anglophones ou la radio. Pétillante, c’est aussi une femme au discours conscient qui se révèle, et attachée à son héritage multiculturel. A commencer par l’Afrique –  le Congo-Brazza qu’elle retrouvera en 2011, 20 ans après l’avoir quitté – mais aussi le pays natal de son père, la Belgique, où encore les États-Unis où elle s’est exilée quelques années pour s’illustrer dans les pianos bars. Un métissage qui la compose tout entière. Retour en questions sur un parcours initiatique personnel et professionnel sur fond d’artistique.

Vous êtes animatrice pour Vibe radio Côte d’Ivoire, chanteuse, musicienne, et fondatrice du projet Artiste en herbe, qui œuvre en musique auprès des enfants de l’orphelinat de Brazzaville. C’est important pour vous de multiplier les casquettes ?

Oui, d’ailleurs je vais ajouter une casquette, parce que je travaille pour une nouvelle boîte de doublage, Côte Ouest Audiovisuel, qui s’est installée à Abidjan il y a quelques mois; et qui est chargée de s’occuper des doublages de films ghanéens, kényans, nigérians pour le marché francophone. De fait, je commence à m’illustrer dans la comédie à travers ce projet. Une corde en plus s’ajoute à l’arc vocal !

syssi mananga

Vous débordez d’énergie…

Il y a un terme qui me correspond bien, c’est celui de slasheuse ! Je mène plusieurs carrières à la fois, vit de mes passions. J’ai toujours plein d’idées de chansons, de scénarii, de jeux pour la radio. Je ne peux pas rester au stade de la pensée, du concept, il faut que je concrétise toutes ces idées par l’action. C’est ce qui donne un sens à ma vie. Mais être trop dans l’action et pas assez dans la préparation, peut avoir des conséquences.

Si vous deviez néanmoins faire un choix parmi tous ces champs d’action et de création, vous retiendriez quelle discipline ?

Je dirais la musique, à travers les concerts. J’apprécie énormément l’interaction et l’échange de feeling avec un public la réaction directe du public par rapport au message que je leur envoie. J’aime le travail de composition des chansons, de studio, les enregistrements, mais j’aime par-dessus tout le live !

 

« J’ai envie de montrer qu’une femme noire peut être créative, successful, pleine de ressources ».

 

Votre dernier album, Retour aux sources, est sorti en 2013. Un opus pour lequel vous aviez opéré un petit tournant musical en passant de la nu-soul anglo-saxonne à « l’afro-pop » chanté en lingala. Trois ans après, quel regard portez-vous sur vos textes et morceaux ?

Pour moi cet album est indémodable. Je l’ai écrit comme un journal intime. A travers ces chansons je raconte comment j’ai vécu l’expérience du retour au pays, mes retrouvailles avec ma famille, ma culture. Chaque chanson est le reflet d’une anecdote qui raconte ce retour aux sources. L’une d’elle, « Mawa » (« Triste »), parle du deuil que j’ai dû vivre quand j’ai perdu mon père, une autre intitulée « Africa » raconte à quel point ma grand-mère a été l’élément moteur de ma réintégration au Congo. Quand je chante ces chansons, je suis à nouveau propulsée dans mon histoire. Beaucoup de chansons prennent une nouvelle résonnance à travers l’actualité.

Quand je suis retournée au Congo, en 2011, c’était au moment des révolutions en Afrique du Nord. On pensait que le mouvement allait s’étendre jusqu’en Afrique centrale, qu’il allait y avoir un réveil populaire, et que la Démocratie allait finalement s’installer au Congo. J’ai donc écrit la chanson « Tala Nga » pour rendre hommage aux personnes qui se battent pour obtenir plus de liberté. Lorsque je chante cette chanson aujourd’hui, vu le contexte de la République du Congo et de la RDC, elle parle énormément aux Congolais. En particulier aux jeunes qui essaient, à travers les réseaux sociaux et les marches pacifistes, de faire passer leur message. J’espère qu’avec le temps, ils finiront pas être écoutés.

Après votre retour aux sources au Congo, vous voici en Côte d’Ivoire…

J’ai rencontré mon mari au Congo, puis il a eu l’opportunité de travailler en Côte d’Ivoire. Je viens de Brazzaville, j’ai donc sauté sur l’occasion parce que le marché de la musique en Côte d’Ivoire est bien plus développé que celui du Congo-Brazza où il y a 4 millions d’habitants. J’avais déjà fait le tour de la scène musicale. La Côte d’Ivoire a souvent été un tremplin, même pour des artistes congolais, comme Kofi par exemple. J’ai saisi ma chance !

 

« Une de mes plus belles récompenses sur le continent, c’est d’être désormais reconnue comme artiste africaine ».

 

Vous êtes vraiment le fuit du métissage : une richesse ?

C’est une richesse, et une responsabilité aussi. Quand j’étais en Belgique, j’étais « La Noire, la bamboula », et depuis mon enfance je me sens chargée de défendre la cause des minorités. Quand je suis en Belgique, j’ai envie de montrer qu’une femme noire peut être créative, successful, pleine de ressources. A l’inverse, quand je suis arrivée en Afrique j’étais perçue comme la Blanche, qui ne pouvait pas faire de la musique africaine, et encore moins de la rumba congolaise. J’ai dû prouver que c’était possible. Une force qui m’a permise de retravailler la rumba, de la revisiter pour avancer. Tous ces voyages ont influencé ma musique, et m’ont aussi donné ce tempérament revendicateur. J’ai voulu casser les stéréotypes.

Avez-vous le sentiment que ça a fini par payer ?

Une de mes plus belles récompenses sur le continent, c’est d’être désormais reconnue comme artiste africaine. Une reconnaissance qui passe par des nominations aux Kora Awards et aux Afrima (All Africa Music Awards, ndlr), 2016, dans la catégorie meilleure artiste africaine. Quand on est métisse, on doit sans cesse se justifier de son appartenance à un groupe ou un autre. Ces récompenses continentales prouvent que les barrières ont été éclatées. C’est une grande fierté.

En parlant d’étiquettes, accordez-vous de l’importance aux termes génériques que l’on peut mettre derrière votre musique ?

Quand on ne catégorise pas sa musique, on rencontre plus de difficultés pour trouver un label, une maison de production, et on ne peut pas vous ranger dans un rayon en magasins. On m’a beaucoup poussée à mieux me définir, en me demandant si je faisais de l’afro pop, de l’afro soul, et même de la world music, qu’on finit par utiliser dans la mesure où c’est la catégorie fourre-tout ! Pour ma part, j’ai du mal à me catégoriser, je préfère laisser les gens définir ma musique, beaucoup d’entre eux parlent de variété africaine : ça me va !

Pour voter pour Syssi Mananga aux Afrima : rendez-vous sur Afrima.org

Syssi Mananga se produira le 15 octobre à l’Institut Français d’Abidjan, entourée de 8 musiciens (bassiste, batteur, guitariste, claviériste, saxophoniste, trois choristes).

syssimananga.com